Les « dubia » sont-ils une arme contre le pape ou une défense des fidèles ? Une réponse réfléchie

Le nou­veau pré­fet du Dicastère pour la Doctrine de la foi, l’Argentin Victor Manuel Fernández, n’a pas une minu­te de répit.

À pei­ne était-il entré en fonc­tion qu’il s’est retrou­vé aux pri­ses avec une série de que­stions ouver­tes embar­ras­san­tes qu’il a cru pou­voir refer­mer tout aus­si vite avec la béné­dic­tion du Pape François, abou­tis­sant à l’in­ver­se du résul­tat escomp­té.

La pre­miè­re que­stion était con­sti­tuée par cinq « dubia » adres­sés le 10 juil­let et à nou­veau le 21 août à lui et au Pape par cinq car­di­naux, con­cer­nant autant de poin­ts cri­ti­ques de la doc­tri­ne et de la pra­ti­que, dont la béné­dic­tion des cou­ples homo­se­xuels.

La secon­de que­stion avait été sou­le­vée, tou­jours en juil­let, par le car­di­nal Dominik Duka, arche­vê­que émé­ri­te de Prague, et con­cer­nait la com­mu­nion eucha­ri­sti­que aux divor­cés rema­riés.

Fort de l’accord signé le 25 sep­tem­bre par le Pape François, Fernández a ren­du publics deux blocs de répon­se à ces deux que­stions sur le site du dica­stè­re le 2 octo­bre.

Mais dans les deux cas, les répon­ses ont pra­ti­que­ment fait l’objet d’un retour à l’envoyeur.

En ce qui con­cer­ne la que­stion sou­le­vée par Duka, le car­di­nal et théo­lo­gien Gerhard Ludwig Müller s’est atte­lé à bat­tre en brè­che les répon­ses four­nies par Fernández. Une cor­rec­tion d’importance pui­sque Müller a été lui aus­si, entre 2012 et 2017, Préfet du même Dicastère pour la Doctrine de la foi.

> Exclusif. Müller écrit à Duka: Fernández va à l’encontre de la doc­tri­ne catho­li­que, et le Pape est avec lui

Tandis qu’en ce qui con­cer­ne les « dubia » des cinq car­di­naux, les répon­ses four­nies par Fernández – sous for­me de let­tre envoyée par le Pape François le 11 juil­let – ont été con­si­dé­rées par eux com­me étant loin de cla­ri­fier les cho­ses déjà bien avant que Fernández ne les ren­de publi­ques, à tel point que les auteurs ava­ient déjà envoyé au Pape les mêmes que­stions une secon­de fois mais sous une for­me plus rigou­reu­se.

Les cinq car­di­naux n’ont jamais reçu de répon­se à cet­te relan­ce des « dubia », envoyée le 21 août. Raison pour laquel­le ils ont déci­dé de la publier le 2 octo­bre, quel­ques heu­res avant que Fernández ne ren­de publi­ques les pré­cé­den­tes répon­ses du 11 juil­let com­me s’il s’agissait des répon­ses défi­ni­ti­ves.

> Les cinq “dubia” de cinq car­di­naux sur des poin­ts essen­tiels du Synode. Auxquels le Pape n’a pas répon­du

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Parce que non seu­le­ment les cinq car­di­naux ont sou­le­vé des pro­te­sta­tions con­tre le coup de for­ce opé­ré par Fernández mais éga­le­ment par­ce que l’un d’entre eux, le Chinois Joseph Zen Ze-Kiun, a repris en main les répon­ses du Pape à la pre­miè­re for­mu­la­tion des « dubia » et les a cri­ti­quées une à une, mon­trant à quel point elles n’é­ta­ient pas en mesu­re d’apporter de la clar­té.

Le car­di­nal Zen a publié son réqui­si­toi­re le 13 octo­bre sur son blog per­son­nel, en chi­nois, anglais et ita­lien :

> Analysis of the answers given to the 5 “dubia” as ori­gi­nal­ly for­mu­la­ted

En revan­che, du côté des apo­lo­gè­tes du pon­ti­fi­cat actuel, les « dubia » et les que­stions qu’ils susci­tent ont été igno­rés ou pire, accu­sés de n’être qu’une arme détour­née con­tre le Pape pour le for­cer à lui fai­re dire ce qu’ils vou­la­ient enten­dre.

Mais est-ce bien le cas ? Ou bien s’agit-il au con­trai­re d’une ini­tia­ti­ve justi­fiée, de la part d’évêques et de car­di­naux, pour pré­mu­nir la foi du peu­ple chré­tien face à des dou­tes con­cer­nant des poin­ts impor­tan­ts de la doc­tri­ne et de la mora­le, dou­tes susci­tés par des expres­sions équi­vo­ques dans le chef des plus hau­tes auto­ri­tés de l’Église ?

Et si l’on pen­che pour la secon­de répon­se, com­ment justi­fier les silen­ces et les répon­ses éva­si­ves de la part des auto­ri­tés pres­sées de fai­re la clar­té ?

L’intervention qui suit appor­te une répon­se réflé­chie à ces que­stions. L’auteur de la let­tre est bien con­nu de Settimo Cielo mais il deman­de à être iden­ti­fié sim­ple­ment com­me « un prê­tre qui a tra­vail­lé pen­dant de nom­breu­ses années auprès du Saint-Siège ». Pourquoi donc ? De tou­te évi­den­ce pour des rai­sons oppo­sées à cel­les pour lesquel­les le nona­gé­nai­re car­di­nal Zen signe ce qu’il publie : « À mon âge, je n’ai plus rien à per­dre, plus rien à gagner ».

*

Cher M. Magister,

La pré­sen­ta­tion au Pape François d’interrogations con­cer­nant cer­tai­nes expres­sions figu­rant dans les tex­tes por­tant sa signa­tu­re, con­si­dé­rées com­me peu évi­den­ts à inter­pré­ter par les auteurs de ce qu’on appel­le les « dubia », con­ti­nue à susci­ter l’intérêt et à ani­mer les déba­ts « intra et extra Ecclesiam catho­li­cam ».

Je n’ai pas ici la pré­ten­tion d’a­bor­der la liste con­si­dé­ra­ble de que­stions, dont cer­tai­nes sont iné­di­tes à tout le moins dans l’histoire récen­te de l’Église, qui sont sou­le­vées par les « dubia », mais sim­ple­ment de pro­po­ser quel­ques réfle­xions sur cer­tains poin­ts, sur­tout ceux qui se foca­li­sent sur la posi­tion (de tou­te évi­den­ce incon­for­ta­ble) de leurs signa­tai­res.

Je le fais en par­tant du fait qu’une suspi­cion est en train de cou­rir au sein du cler­gé, des fidè­les catho­li­ques et de cer­tains non-croyants. Celle que, der­riè­re les « dubia », se cache­rait la volon­té de « for­cer la main » au Pape François pour qu’il « repren­ne » ou « cor­ri­ge » cer­tai­nes de ses affir­ma­tions qui sera­ient en con­tra­dic­tion avec l’ « immu­ta­bi­li­té de la doc­tri­ne » en matiè­re de foi et de mora­le.

Mais je vou­drais tout d’abord m’attarder sur une distinc­tion qui me sem­ble per­ti­nen­te : cel­le entre « dubium unius fide­lis vel pasto­ris » et « dubium gre­gis vel col­le­gii pasto­rum », c’est-à-dire entre le dou­te d’un seul fidè­le ou pasteur et le dou­te du trou­peau ou du col­lè­ge des pasteurs.

Concernant pre­mier type de « dubium », le cas indi­vi­duel, on peut espé­rer qu’il soit pos­si­ble aisé­ment et sans dif­fi­cul­té de par­ve­nir à une intel­li­gen­ce adé­qua­te et à une con­scien­ce droi­te sur les décla­ra­tions du Saint-Père à tra­vers la ren­con­tre d’un fidè­le en par­ti­cu­lier (ou d’un grou­pe restreint de fidè­les), d’un évê­que ou d’un prê­tre (ou même d’une con­fé­ren­ce épi­sco­pa­le ou d’un prê­tre sécu­lier ou régu­lier) avec un gui­de spi­ri­tuel, théo­lo­gi­que ou pasto­ral doté d’une foi éprou­vée et d’une mora­li­té soli­de, ou enco­re – en par­ti­cu­lier dans les deux der­niers cas – en s’adressant de maniè­re réser­vée aux Dicastères de la Curie romai­ne com­pé­ten­ts, aux­quels il revient d’examiner des que­stions doc­tri­na­les ou cano­ni­ques sur le fond.  Comme ces « dubium » ne con­cer­nent pas tous les fidè­les ou la majo­ri­té d’entre eux, il n’est géné­ra­le­ment ni néces­sai­re ni oppor­tun que le pape répon­de per­son­nel­le­ment aux « dubia unius fide­lis vel pasto­ris ».

En ce qui con­cer­ne le second type de « dubium », les cho­ses sont dif­fé­ren­tes. Pour des rai­sons pra­ti­ques et pasto­ra­les, il n’est pas pos­si­ble qu’un grand nom­bre de fidè­les ou de pasteurs, par­tout sur le glo­be, puis­sent avoir accès à des croyan­ts auto­ri­sés, bien for­més sur le plan spi­ri­tuel, théo­lo­gi­que et pasto­ral, qui soient par­ve­nus à la cer­ti­tu­de rai­son­na­ble du sens authen­ti­que des affir­ma­tions d’un Magistère pon­ti­fi­cal ayant susci­té des « dubia gre­gis vel col­le­gii pasto­rum » de maniè­re à pou­voir les dis­si­per de maniè­re con­vain­can­te.

Étant don­né que, par natu­re, l’enseignement du Saint-Père sur des suje­ts de carac­tè­re uni­ver­sel en matiè­re de foi et de mœurs est public (qu’il soit oral ou écrit) et qu’il s’adresse aus­si bien aux croyan­ts qu’aux non-croyants, la répon­se aux « dubia » sur la maniè­re d’interpréter cer­tai­nes affir­ma­tions et cer­tai­nes nor­mes au niveau pra­ti­que doit éga­le­ment être ren­due publi­que, par­ce que l’incertitude d’un grand nom­bre peut être cel­le de tous ou de la majeu­re par­tie des fidè­les et des pasteurs. En l’absence d’une nor­me cano­ni­que ou d’une cou­tu­me « ad imme­mo­ra­bi­lis » pré­voyant une ini­tia­ti­ve « ano­ny­me » des fidè­les catho­li­que ou même du cler­gé per­met­tant de for­mu­ler et de pré­sen­ter au Pape une deman­de sur ses affir­ma­tions, il revient à ceux qui ont reçu de l’Église le man­dat de pren­dre soin des laïcs et du cler­gé – les car­di­naux et les évê­ques – et qui éprou­ve­ra­ient l’urgence d’être eux-mêmes « con­fir­més » dans la foi et les mœurs, de recueil­lir les « dubia » afin de les pré­sen­ter filia­le­ment au Saint-Père.

Ce fai­sant, les car­di­naux et les évê­ques ne s’arrogent pas un droit – qu’ils n’auraient pas – de « juger » le Pape ou de « fai­re pres­sion » pour qu’il cor­ri­ge ses affir­ma­tions afin de leur leur don­ner rai­son, mais ils sol­li­ci­tent la « cha­ri­té pasto­ra­le de la véri­té » qui est le « munus et vir­tus » d’un Pape, en l’appelant lui-même (et sans se sub­sti­tuer à lui) à l’exercer per­son­nel­le­ment en four­nis­sant publi­que­ment une inter­pré­ta­tion authen­ti­que de son ensei­gne­ment public. Cette « appel » au Pape naît du sou­ci de car­di­naux et d’évêques pour le « salus ani­ma­rum » auquel se résu­me en fin de comp­te le « bonum Ecclesiae ».

Quant à la moda­li­té à tra­vers laquel­le le Pape peut ren­dre public le « respon­sum » aux « dubia gre­gis vel col­le­gii pasto­rum », celle-ci dépend des cir­con­stan­ces et des oppor­tu­ni­tés. Elle peut être réa­li­sée avec leur publi­ca­tion direc­te par les soins du Saint-Siège (com­me cela s’est pas­sé récem­ment) ou bien en auto­ri­sant les signa­tai­res des « dubia » à fai­re con­naî­tre le « respon­sum » qui leur a été tran­smis.

Un exemple

Pour être lim­pi­de sur ce que j’essaye de dire, pre­nons un exem­ple.

Un sous-officier d’un corps de poli­ce, par­fai­te­ment disci­pli­né envers ses supé­rieurs aux ordres desquels il a tou­jours obéi, pos­sè­de com­me prin­ci­pe déon­to­lo­gi­que de sa pro­fes­sion de reje­ter tou­te for­me de con­train­te phy­si­que pour obte­nir des aveux de la part d’un suspect, et il a tou­jours inter­dit que ses subal­ter­nes le fas­sent. Mais un jour, pour­tant, il entend son pro­pre Commandant régio­nal affir­mer publi­que­ment – en par­lant d’un hom­me arrê­té par­ce qu’il est accu­sé d’avoir com­mis une série d’homicides – ce qui suit : « Nous allons le tra­vail­ler au corps. On ne lui lais­se­ra aucun répit jusqu’à ce qu’il avoue sa cul­pa­bi­li­té ».

Il ne s’agissait pas d’un empor­te­ment pri­vé du com­man­dé mur­mu­ré à l’oreille de l’un de ses offi­ciers, sous-officiers ou agen­ts, mais d’une affir­ma­tion fai­te devant le corps de poli­ce au com­plet, et repri­se par les médias, de sor­te que même les citoyens ordi­nai­res ont pu l’apprendre.

Notre sous-officier reste lui-même per­ple­xe face au sens de l’affirmation de son supé­rieur et perçoit que, par­mi les autres sous-officiers et les agen­ts eux-mêmes, des inter­pré­ta­tions dif­fé­ren­tes de ces décla­ra­tions sont en train d’émerger. Certains d’entre eux com­men­cent à fai­re cir­cu­ler l’idée que le com­man­dant enten­dait auto­ri­ser – dans le cas d’e­spè­ce ou d’en d’autres sem­bla­bles – en sus des inter­ro­ga­toi­res sou­te­nus, pro­lon­gés et répé­tés, d’é­ga­le­ment recou­rir à la vio­len­ce phy­si­que pour obte­nir des aveux. Le sous-officier, tout en étant abso­lu­ment cer­tain qu’aucune for­me de tor­tu­re n’e­st accep­ta­ble en aucun cas, afin d’éviter que l’interprétation en ce sens se dif­fu­se par­mi les agen­ts et que ces pra­ti­ques inac­cep­ta­bles ne pren­nent pla­ce, s’adresse par écrit au com­man­dant régio­nal en lui deman­dant des éclair­cis­se­men­ts, afin de dis­si­per tous les dou­tes,  sur ce qu’il vou­lait dire par cet­te expres­sion. « Oui, il est justi­fié qu’en cas de cri­me par­ti­cu­liè­re­ment odieux, on puis­se obte­nir une con­fes­sion en allant jusqu’à exer­cer une pres­sion phy­si­que sur le suspect de sor­te qu’il admet­te le délit com­mis pour qu’on le lais­se en paix ». Ou bien : « Non, dans aucun cas il n’est justi­fié d’utiliser la vio­len­ce phy­si­que pour obte­nir qu’un pré­ve­nu con­fes­se un cri­me, quel­le que soit sa gra­vi­té ».

La fer­me cer­ti­tu­de que la tor­tu­re d’un suspect est tou­jours un mal à évi­ter, étant don­né qu’elle ne respec­te ni la vie ni la digni­té pro­pre à tous les hom­mes et à tou­tes les fem­mes, ne com­pro­met en rien la deman­de légi­ti­me et respec­tueu­se d’ob­te­nir des éclair­cis­se­men­ts sur les affir­ma­tions d’un supé­rieur suscep­ti­ble (com­me nous l’avons vu dans l’exemple en que­stion) d’ê­tre inter­pré­tées de dif­fé­ren­tes maniè­res. Le « dou­te » de notre sous-officier ne con­cer­ne pas sa con­scien­ce, qui est con­vain­cue, mais l’application des nor­mes (ou du règle­ment) du corps de poli­ce auquel il appar­tient, à par­tir de la sor­tie récen­te du com­man­dant. Et cela afin d’éviter que les agen­ts dont la con­scien­ce n’est pas suf­fi­sam­ment for­mée à discer­ner le bien et le mal ne sui­vent leur pro­pre « inter­pré­ta­tion per­mis­si­ve » de l’affirmation du com­man­dant et, par con­sé­quent, ne com­met­tent un mal en pen­sant qu’il s’agit d’un bien (par exem­ple, pour pré­ve­nir d’autres déli­ts ou pour ren­dre justi­ce aux vic­ti­mes) en pen­sant que l’autorité dont ils dépen­dent l’aurait per­mis.

Les autres sous-officiers, tout en restant eux aus­si per­ple­xes sur le sens de l’expression de leur com­man­dant régio­nal, pour évi­ter les ennuis et ne vou­lant pas se le met­tre à dos en l’importunant avec une deman­de déran­gean­te (on sait bien qu’un subor­don­né qui ennuie un supé­rieur avec des que­stions hasar­deu­ses ne fait que rare­ment car­riè­re) n’in­tro­dui­sent aucu­ne deman­de d’éclaircissement et ne signent pas non plus la let­tre avec la que­stion que leur col­lè­gue a envoyée. Lequel d’entre eux – le cou­ra­geux auteur de la que­stion ou ses col­lè­gues sous-officiers per­ple­xes mais n’en lais­sant rien para­î­tre devant le com­man­dant – a‑t-il véri­ta­ble­ment ren­du un ser­vi­ce envers leurs agen­ts subor­don­nés, en les aidant à être de « bons poli­ciers » et pas des « ripoux » ? Lequel a démon­tré con­crè­te­ment que la digni­té, l’honneur et la fonc­tion de ser­vi­ce public du corps de poli­ce auquel il appar­tient lui tena­ient à cœur, en susci­tant le respect et l’estime de la part des citoyens ? Qui a davan­ta­ge pro­té­gé les citoyens accu­sés d’un délit, en évi­tant qu’ils puis­sent subir des actes de tor­tu­re au cours d’un inter­ro­ga­toi­re de poli­ce ?

Bien enten­du, l’Église n’est pas un corps de poli­ce, le pape n’en est pas le com­man­dant et ses affir­ma­tions à inter­pré­ter ne con­cer­nent pas – dans le cas des « dubia » sou­mis à François – la pra­ti­que des inter­ro­ga­toi­res. Les car­di­naux et les évê­ques ne sont ni offi­ciers ni sous-officiers, et les fidè­les ne sont ni les agen­ts ni les pré­ve­nus. Mais peut-être cet exem­ple a‑t-il quel­que cho­se à nous dire à pro­pos de la discus­sion sur les « dubia ».

Les cer­ti­tu­des per­son­nel­les sur les véri­tés révé­lées par Dieu et sur la foi de l’Église, sur le bien à accom­plir et sur le mal à évi­ter, ne rend pas en soi « non sin­cè­res » ou « incor­rec­ts » ces pasteurs qui s’inquiètent de la pro­pa­ga­tion par­mi les autres pasteurs et les fidè­les d’interprétations arbi­trai­res du Magistère pon­ti­fi­cal susci­tées par le fait que ces der­niè­res ne soient pas immé­dia­te­ment évi­den­tes au regard de la foi et de la rai­son, ou sem­blent à pre­miè­re vue con­trai­res à l’enseignement pré­cé­dent de l’Église. En déci­dant de s’adresser au Saint-Père pour obte­nir de sa part une inter­pré­ta­tion authen­ti­que, ils ne cher­chent pas à obte­nir quel­que cho­se pour eux-mêmes, mais rem­plis­sent le devoir qui leur a été con­fié par le Pape lui-même : celui de col­la­bo­rer avec lui au soin du trou­peau qui lui a été con­fié par le Christ.

Réponses et silence

Mais que se passerait-il si le Pape déci­dait de ne pas répon­dre aux « dubia » ? Ou bien si le « respon­sum » four­ni n’était pas con­si­dé­ré par ceux qui l’ont pré­sen­té com­me suf­fi­sant pour dis­si­per les dou­tes et four­nir un inter­pré­ta­tion authen­ti­que com­plè­te suscep­ti­ble de clo­re la que­stion une fois pour tou­tes ?

Dans sa liber­té sou­ve­rai­ne (qui impli­que une respon­sa­bi­li­té « coram Deo et coram Dei popu­lo »), le Saint-Père peut tout à fait ne pas répon­dre aux « dubia ».

Les rai­sons qui peu­vent éven­tuel­le­ment le mener à cet­te déci­sion peu­vent être de natu­re diver­se, allant de cel­les con­tin­gen­tes au temps et aux éner­gies phy­si­ques et men­ta­les dont il dispo­se, étant don­né les très nom­breu­ses et lour­des char­ges d’un Pape, son âge et son état de san­té, à cel­les tenant à la con­vic­tion d’avoir été suf­fi­sam­ment clair et uni­vo­que dans ses décla­ra­tions sur une que­stion don­née ; elles peu­vent enco­re éma­ner du désir de lais­ser la que­stion « ouver­te » à des appro­fon­dis­se­men­ts théo­lo­gi­ques et moraux ulté­rieurs ou au « discer­ne­ment » au sein de l’Église uni­ver­sel­le ou par­ti­cu­liè­re, sans la défi­nir une fois pour tou­tes.

On ne peut pas exclu­re non plus l’inquiétude face à des oppo­si­tions for­tes divi­sant les pasteurs ou les laïcs con­cer­nant l’objet de l’affirmation du pape, des diver­gen­ces suscep­ti­bles de miner l’unité de l’Église. Pas plus que la crain­te d’une réac­tion des médias ou des non-croyants qui pour­rait écla­ter dans le cas d’une inter­pré­ta­tion qu’ils con­si­dé­re­ra­ient com­me inac­cep­ta­ble, allant à l’encontre du dia­lo­gue avec les diver­ses cul­tu­res, reli­gions et socié­tés ou com­pro­met­tant les oppor­tu­ni­tés d’u­ne pré­sen­ce de l’Église dans cer­tains envi­ron­ne­men­ts déter­mi­nés. Et d’autres cho­ses enco­re.

Ce qui est cer­tain, c’est que nous n’avons que ce que le Pape François a écrit dans la let­tre, datée du 10 juil­let 2023, adres­sée aux car­di­naux Walter Brandmüller et Raymond Leo Burke, qui accom­pa­gnait son « respon­sum » : « Bien qu’il ne me sem­ble pas tou­jours pru­dent de répon­dre aux que­stions qui me sont direc­te­ment adres­sées (par­ce qu’il serait impos­si­ble de répon­dre à cha­cu­ne d’entre elles), dans le cas pré­sent, je pen­se qu’il est oppor­tun de le fai­re en rai­son de la pro­xi­mi­té du Synode ». On peut voir dans l’expression « il ne me sem­ble pas tou­jours pru­dent » une allu­sion aux dif­fé­ren­tes rai­sons d’opter pour le silen­ce, tout com­me on sent dans la réfé­ren­ce à « la pro­xi­mi­té du Synode » l’écho des déba­ts très vifs et des con­tro­ver­ses qui l’ont pré­cé­dé et qui l’accompagnent.

Rien n’autorise donc d’interpréter une « non-réponse » aux « dubia » com­me l’expression de la volon­té du Pape d’apporter du cré­dit à l’une ou l’autre des inter­pré­ta­tions qui cir­cu­lent à pro­pos de ce qu’il a dit ou écrit sur un sujet. Il y a d’autres voies par lesquel­les l’on peut, éven­tuel­le­ment, par­ve­nir à une pré­su­mée « inter­pré­ta­tion vrai­sem­bla­ble » s’approchant le plus pos­si­ble de l’interprétation « authen­ti­que » qui n’a pas été four­nie.

Enfin, une situa­tion plus embar­ras­san­te pour les fidè­les et les pasteurs ain­si que (peut-on sup­po­ser) pour le Saint-Père lui-même serait le cas où ceux qui ont rédi­gé et pré­sen­té les « dubia » se décla­rent insa­ti­sfai­ts du con­te­nu du « respon­sum » et ne ren­dent cet­te insa­ti­sfac­tion publi­que.

C’est ce qui s’est pas­sé avec la série des « dubia » aux­quels le Pape François a répon­du par la let­tre en que­stion du 10 juil­let. Les car­di­naux requé­ran­ts ont refor­mu­lé les « dubia » et les ont pré­sen­té à nou­veau, sans rece­voir de répon­se ulté­rieu­re. Si l’objectif des « dubia » — com­me cela devrait être le cas – n’est pas celui de résou­dre un cas de con­scien­ce per­son­nel dans le chef des auteurs (en écou­tant leur décla­ra­tions publi­ques à dif­fé­ren­tes occa­sions et en divers lieux, tous sem­blent fai­re pre­u­ve d’une con­scien­ce cer­tai­ne au sujet des que­stions sur lesquels por­tent les « dubia »), mais bien de dis­si­per les dou­tes pré­sen­ts chez un grand nom­bre de pasteurs et de fidè­les (« men­tis et cor­dis con­fu­sio ») sur le sens des expres­sions du Saint-Père et de les met­tre sur le che­min de la véri­té et du bien, cet objec­tif a échoué, et le risque d’accroître la « con­fu­sion » est sérieux.

Qui por­te la respon­sa­bi­li­té de cet échec et de ses con­sé­quen­ces, gra­ves sur­tout pour les pasteurs et les fidè­les plus « fra­gi­les » dans leur foi et leurs mœurs ? Je con­si­dè­re qu’il ne revient à aucun hom­me de le déter­mi­ner : il revien­dra au Seigneur de l’histoire (et de cel­le de cet­te Église) de poser ce juge­ment quand « il vien­dra à nou­veau dans la gloi­re pour juger les vivan­ts et les morts, et son règne n’aura pas de fin ».

Lettre signée

Rome, le 14 octo­bre 2023

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Sandro Magister est le vati­ca­ni­ste émé­ri­te de l’heb­do­ma­dai­re L’Espresso.
Tous les arti­cles de son blog Settimo Cielo sont dispo­ni­bles sur ce site en lan­gue fra­nçai­se.

Ainsi que l’in­dex com­plet de tous les arti­cles fra­nçais de www.chiesa, son blog pré­cé­dent.

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Date de publication: 17/10/2023