Foi et raison. Les deux maîtres-mots que Benoit XVI laisse en héritage

(S.M.) En ces jours de “Noël” de Joseph Ratzinger à la vie éter­nel­le, nous vous pro­po­sons ci-dessous une antho­lo­gie de quelques-uns de ses discours essen­tiels, ceux qui con­den­sent sa vision de la mis­sion de l’Église dans le mon­de d’aujourd’hui, en dia­lo­gue con­stant entre foi et rai­son. 

On trou­ve­ra un lien vers le tex­te inté­gral de cha­que discours dont nous repro­dui­sons les pas­sa­ges les plus mar­quan­ts. 

Le pre­mier discours est celui avant Noël du 22 décem­bre 2005 à la Curie romai­ne, dans lequel le Pape Benoît XVI a éclair­ci sa clé d’interprétation du Concile Vatican II : non pas en tant que rup­tu­re avec le pas­sé et nou­veau départ mais plu­tôt en tant qu’“herméneutique de la réfor­me, du renou­vel­le­ment dans la con­ti­nui­té de l’unique sujet-Église”. Principalement dans le but de pren­dre la défen­se du décret con­ci­liai­re sur la liber­té reli­gieu­se, le plus con­te­sté par les tra­di­tion­na­li­stes. 

Le second est celui qu’il a pro­non­cé le 12 décem­bre 2006 à l’Université de Ratisbonne et dans lequel il pré­sen­te com­me essen­tiel­le à la foi chré­tien­ne la ren­con­tre entre le mes­sa­ge bibli­que et la pen­sée grec­que, une ren­con­tre plu­sieurs fois con­te­stée au cours de l’histoire, et qui est pour­tant selon lui essen­tiel­le, enco­re aujourd’hui, pour la mis­sion de l’Église. 

Le troi­siè­me discours, celui du 22 décem­bre 2006 à la Curie romai­ne, est repris ici com­me corol­lai­re du pré­cé­dent, pour la répon­se impli­ci­te four­nie par Benoît XVI aux vio­len­tes réac­tions qui ont enflam­mé le mon­de musul­man à la sui­te d’un pas­sa­ge de son discours de Ratisbonne. L’espoir du Pape, c’est que l’islam aus­si pas­se à tra­vers le cri­ble de la rai­son des Lumières, com­me cela s’est déjà pro­duit – fasti­dieu­se­ment mais avec suc­cès — pour le chri­stia­ni­sme. 

Le qua­triè­me est celui du 12 sep­tem­bre 2006 au Collège des ber­nar­dins de Paris. C’est celui dans lequel Benoît XVI le Pape Benoît XVI mon­tre que le fon­de­ment de la civi­li­sa­tion de l’Europe et de l’Occident rési­de dans le “quae­re­re Deum”, la recher­che de Dieu des moi­nes du Moyen Âge, avec tout ce que cet­te der­niè­re a pro­duit dans le domai­ne de l’exégèse bibli­que, de la théo­lo­gie, de la litur­gie, des arts, de la lit­té­ra­tu­re, de la socié­té. 

Le cin­quiè­me est celui du 22 sep­tem­bre 2011 au Reichstag, le par­le­ment de Berlin. Dans celui-ci, Benoît XVI met en gar­de con­tre les risques de la dic­ta­tu­re domi­nan­te du posi­ti­vi­sme juri­di­que, qui mine pré­ci­sé­ment cet­te ren­con­tre déci­si­ve entre Jérusalem, Athènes et Rome, entre la foi en Dieu d’Israël, la rai­son phi­lo­so­phi­que des Grecs et la pen­sée juri­di­que romai­ne, qui a édi­fié la civi­li­sa­tion occi­den­ta­le. 

On con­sta­te entre tous ces discours une extraor­di­nai­re cohé­ren­ce. Mais on voit éga­le­ment à quel point ils sont incon­tour­na­bles et exi­gean­ts pour l’Église qui les reçoit en héri­ta­ge. 

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> À la Curie romai­ne, le 22 décem­bre 2005 

Le Concile Vatican II, recon­nais­sant et fai­sant sien à tra­vers le Décret sur la liber­té reli­gieu­se un prin­ci­pe essen­tiel de l’Etat moder­ne, a repris à nou­veau le patri­moi­ne plus pro­fond de l’Eglise. Celle-ci peut être con­scien­te de se trou­ver ain­si en plei­ne syn­to­nie avec l’en­sei­gne­ment de Jésus lui-même (cf. Mt 22, 21), com­me éga­le­ment avec l’Eglise des mar­tyrs, avec les mar­tyrs de tous les temps. 

L’Eglise anti­que, de façon natu­rel­le, a prié pour les empe­reurs et pour les respon­sa­bles poli­ti­ques, en con­si­dé­rant cela com­me son devoir (cf. 1 Tm 2, 2); mais, tan­dis qu’el­le priait pour les empe­reurs, elle a en revan­che refu­sé de les ado­rer, et, à tra­vers cela, a reje­té clai­re­ment la reli­gion d’Etat. Les mar­tyrs de l’Eglise pri­mi­ti­ve sont morts pour leur foi dans le Dieu qui s’é­tait révé­lé en Jésus Christ, et pré­ci­sé­ment ain­si, sont morts éga­le­ment pour la liber­té de con­scien­ce et pour la liber­té de pro­fes­ser sa foi, — une pro­fes­sion qui ne peut être impo­sée par aucun Etat, mais qui ne peut en revan­che être adop­tée que par la grâ­ce de Dieu, dans la liber­té de la con­scien­ce. […] 

Le Concile Vatican II, avec la nou­vel­le défi­ni­tion de la rela­tion entre la foi de l’Eglise et cer­tains élé­men­ts essen­tiels de la pen­sée moder­ne, a revi­si­té ou éga­le­ment cor­ri­gé cer­tai­nes déci­sions histo­ri­ques, mais dans cet­te appa­ren­te discon­ti­nui­té, il a en revan­che main­te­nu et appro­fon­di sa natu­re inti­me et sa véri­ta­ble iden­ti­té. […] 

 Mais à notre épo­que, l’Eglise demeu­re un “signe de con­tra­dic­tion” (Lc 2, 34). […] Le Concile ne pou­vait avoir l’in­ten­tion d’a­bo­lir cet­te con­tra­dic­tion de l’Evangile à l’é­gard des dan­gers et des erreurs de l’hom­me. En revan­che, son inten­tion était cer­tai­ne­ment d’é­car­ter les con­tra­dic­tions erro­nées ou super­flues, pour pré­sen­ter à notre mon­de l’e­xi­gen­ce de l’Evangile dans tou­te sa gran­deur et sa pure­té. Le pas accom­pli par le Concile vers l’é­po­que moder­ne, qui de façon assez impré­ci­se a été pré­sen­té com­me une “ouver­tu­re au mon­de”, appar­tient en défi­ni­ti­ve au pro­blè­me éter­nel du rap­port entre foi et rai­son. 

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> À l’Université de Ratisbonne, le 12 sep­tem­bre 2006 

Est-ce seu­le­ment grec de pen­ser qu’a­gir de façon con­trai­re à la rai­son est en con­tra­dic­tion avec la natu­re de Dieu, ou cela vaut-il tou­jours et en soi ? Je pen­se que, sur ce point, la con­cor­dan­ce par­fai­te, entre ce qui est grec, dans le meil­leur sens du ter­me, et la foi en Dieu, fon­dée sur la Bible, devient mani­fe­ste. En réfé­ren­ce au pre­mier ver­set de la Genèse, pre­mier ver­set de tou­te la Bible, Jean a ouvert le pro­lo­gue de son évan­gi­le par ces mots : « Au com­men­ce­ment était le ‘logos’ ». […] La ren­con­tre du mes­sa­ge bibli­que et de la pen­sée grec­que n’é­tait pas le fait du hasard. […] Fondamentalement, il s’a­git d’u­ne ren­con­tre entre la foi et la rai­son, entre l’au­then­ti­que phi­lo­so­phie des Lumières et la reli­gion. […] 

La reven­di­ca­tion de déshel­lé­ni­sa­tion du chri­stia­ni­sme, qui, depuis le début de l’é­po­que moder­ne, domi­ne de façon crois­san­te le débat théo­lo­gi­que, s’op­po­se à la thè­se selon laquel­le l’hé­ri­ta­ge grec, puri­fié de façon cri­ti­que, appar­tient à la foi chré­tien­ne. […] 

Au regard de la ren­con­tre avec la plu­ra­li­té des cul­tu­res, on dit volon­tiers aujour­d’­hui que la syn­thè­se avec l’hel­lé­ni­sme, qui s’e­st opé­rée dans l’Église anti­que, était une pre­miè­re incul­tu­ra­tion du chri­stia­ni­sme qu’il ne fau­drait pas impo­ser aux autres cul­tu­res. Il faut leur recon­naî­tre le droit de remon­ter en deçà de cet­te incul­tu­ra­tion vers le sim­ple mes­sa­ge du Nouveau Testament, pour l’in­cul­tu­rer à nou­veau dans leurs espa­ces respec­tifs. Cette thè­se n’e­st pas sim­ple­ment erro­née mais enco­re gros­siè­re et ine­xac­te. Car le Nouveau Testament est écrit en grec et por­te en lui-même le con­tact avec l’e­sprit grec, qui avait mûri pré­cé­dem­ment dans l’é­vo­lu­tion de l’Ancien Testament. Certes, il exi­ste des stra­tes dans le pro­ces­sus d’é­vo­lu­tion de l’Église anti­que qu’il n’e­st pas besoin de fai­re entrer dans tou­tes les cul­tu­res. Mais les déci­sions fon­da­men­ta­les, qui con­cer­nent pré­ci­sé­ment le lien de la foi avec la recher­che de la rai­son humai­ne, font par­tie de la foi elle-même et con­sti­tuent des déve­lop­pe­men­ts qui sont con­for­mes à sa natu­re. […] 

C’est ain­si seu­le­ment que nous deve­nons capa­bles d’un véri­ta­ble dia­lo­gue des cul­tu­res et des reli­gions, dont nous avons un besoin si urgent. […] Pour la phi­lo­so­phie et, d’u­ne autre façon, pour la théo­lo­gie, écou­ter les gran­des expé­rien­ces et les gran­des intui­tions des tra­di­tions reli­gieu­ses de l’hu­ma­ni­té, mais spé­cia­le­ment de la foi chré­tien­ne, est une sour­ce de con­nais­san­ce à laquel­le se refu­ser serait une réduc­tion de notre facul­té d’en­ten­dre et de trou­ver des répon­ses. […] Depuis long­temps, l’Occident est mena­cé par cet­te aver­sion pour les inter­ro­ga­tions fon­da­men­ta­les de la rai­son et il ne pour­rait qu’en subir un grand dom­ma­ge. Le cou­ra­ge de s’ou­vrir à l’am­pleur de la rai­son et non de nier sa gran­deur – tel est le pro­gram­me qu’u­ne théo­lo­gie se sachant enga­gée envers la foi bibli­que doit assu­mer dans le débat pré­sent. Ne pas agir selon la rai­son, ne pas agir avec le Logos, est en con­tra­dic­tion avec la natu­re de Dieu. 

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> À pro­pos de l’islam, le 22 décem­bre 2006 

Le mon­de musul­man se trou­ve aujour­d’­hui avec une gran­de urgen­ce face à une tâche très sem­bla­ble à cel­le qui fut impo­sée aux chré­tiens à par­tir du siè­cle des Lumières et à laquel­le le Concile Vatican II a appor­té des solu­tions con­crè­tes pour l’Eglise catho­li­que au ter­me d’u­ne lon­gue et dif­fi­ci­le recher­che. […] 

D’une part, nous devons nous oppo­ser à la dic­ta­tu­re de la rai­son posi­ti­vi­ste, qui exclut Dieu de la vie de la com­mu­nau­té et de l’or­ga­ni­sa­tion publi­que, pri­vant ain­si l’hom­me de ses cri­tè­res spé­ci­fi­ques de mesu­re. D’autre part, il est néces­sai­re d’ac­cueil­lir les véri­ta­bles con­quê­tes de la phi­lo­so­phie des Lumières, les droi­ts de l’hom­me et en par­ti­cu­lier la liber­té de la foi et de son exer­ci­ce, en y recon­nais­sant les élé­men­ts essen­tiels éga­le­ment pour l’au­then­ti­ci­té de la reli­gion. 

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Au Collège des Bernardins de Paris, le 12 sep­tem­bre 2008 

Sous de nom­breux aspec­ts, la situa­tion actuel­le est dif­fé­ren­te de cel­le que Paul a ren­con­trée à Athènes, mais, tout en étant dif­fé­ren­te, elle est aus­si, en de nom­breux poin­ts, très ana­lo­gue. Nos vil­les ne sont plus rem­plies d’autels et d’images repré­sen­tant de mul­ti­ples divi­ni­tés. Pour beau­coup, Dieu est vrai­ment deve­nu le grand Inconnu. 

Malgré tout, com­me jadis où der­riè­re les nom­breu­ses repré­sen­ta­tions des dieux était cachée et pré­sen­te la que­stion du Dieu incon­nu, de même, aujourd’hui, l’actuelle absen­ce de Dieu est aus­si taci­te­ment han­tée par la que­stion qui Le con­cer­ne. “Quaerere Deum” – cher­cher Dieu et se lais­ser trou­ver par Lui : cela n’est pas moins néces­sai­re aujourd’hui que par le pas­sé. Une cul­tu­re pure­ment posi­ti­vi­ste, qui ren­ver­rait dans le domai­ne sub­jec­tif, com­me non scien­ti­fi­que, la que­stion con­cer­nant Dieu, serait la capi­tu­la­tion de la rai­son, le renon­ce­ment à ses pos­si­bi­li­tés les plus éle­vées et donc un échec de l’humanisme, dont les con­sé­quen­ces ne pour­ra­ient être que gra­ves. Ce qui a fon­dé la cul­tu­re de l’Europe, la recher­che de Dieu et la dispo­ni­bi­li­té à L’écouter, demeu­re aujourd’hui enco­re le fon­de­ment de tou­te cul­tu­re véri­ta­ble. 

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> Au Reichstag de Berlin, le 22 sep­tem­bre 2011 

Comment reconnaît-on ce qui est juste? Dans l’histoire, les règle­men­ts juri­di­ques ont pre­sque tou­jours été moti­vés de façon reli­gieu­se: sur la base d’une réfé­ren­ce à la divi­ni­té on déci­de ce qui par­mi les hom­mes est juste. Contrairement aux autres gran­des reli­gions, le chri­stia­ni­sme n’a jamais impo­sé à l’État et à la socié­té un droit révé­lé, ni un règle­ment juri­di­que décou­lant d’une révé­la­tion. Il a au con­trai­re ren­voyé à la natu­re et à la rai­son com­me vra­ies sour­ces du droit – il a ren­voyé à l’harmonie entre rai­son objec­ti­ve et sub­jec­ti­ve, une har­mo­nie qui tou­te­fois sup­po­se le fait d’être tou­tes deux les sphè­res fon­dées dans la Raison créa­tri­ce de Dieu. 

Avec cela les théo­lo­giens chré­tiens se sont asso­ciés à un mou­ve­ment phi­lo­so­phi­que et juri­di­que qui s’était for­mé depuis le IIème siè­cle av. JC. Dans la pre­miè­re moi­tié du deu­xiè­me siè­cle pré­chré­tien, il y eut une ren­con­tre entre le droit natu­rel social déve­lop­pé par les phi­lo­so­phes stoï­ciens et des maî­tres influen­ts du droit romain. Dans ce con­tact est née la cul­tu­re juri­di­que occi­den­ta­le, qui a été et est enco­re d’une impor­tan­ce déter­mi­nan­te pour la cul­tu­re juri­di­que de l’humanité. De ce lien pré­chré­tien entre droit et phi­lo­so­phie part le che­min qui con­duit, à tra­vers le Moyen-âge chré­tien, au déve­lop­pe­ment juri­di­que des Lumières jusqu’à la Déclaration des Droits de l’homme. […] 

Mais un dra­ma­ti­que chan­ge­ment de la situa­tion est arri­vé au cours du der­nier demi siè­cle. L’idée du droit natu­rel est con­si­dé­rée aujourd’hui com­me une doc­tri­ne catho­li­que plu­tôt sin­gu­liè­re, sur laquel­le il ne vau­drait pas la pei­ne de discu­ter en dehors du milieu catho­li­que, de sor­te qu’on a pre­sque hon­te d’en men­tion­ner même seu­le­ment le ter­me. […] Ce qui n’est pas véri­fia­ble ou fal­si­fia­ble ne ren­tre pas dans le domai­ne de la rai­son au sens strict. C’est pour­quoi l’ethos et la reli­gion doi­vent être assi­gnés au domai­ne du sub­jec­tif et tom­bent hors du domai­ne de la rai­son au sens strict du mot. Là où la domi­na­tion exclu­si­ve de la rai­son posi­ti­vi­ste est en vigueur – et cela est en gran­de par­tie le cas dans notre con­scien­ce publi­que – les sour­ces clas­si­ques de con­nais­san­ce de l’ethos et du droit sont mises hors jeu. […] La rai­son posi­ti­vi­ste, qui se pré­sen­te de façon exclu­si­vi­ste et n’est pas en mesu­re de per­ce­voir quel­que cho­se au-delà de ce qui est fonc­tion­nel, res­sem­ble à des édi­fi­ces de béton armé sans fenê­tres, où nous nous don­nons le cli­mat et la lumiè­re tout seuls et nous ne vou­lons plus rece­voir ces deux cho­ses du vaste mon­de de Dieu. 

Toutefois nous ne pou­vons pas nous ima­gi­ner que dans ce mon­de auto-construit nous pui­sons en secret éga­le­ment aux «res­sour­ces» de Dieu, que nous tran­sfor­mons en ce que nous pro­dui­sons. Il faut ouvrir à nou­veau tout grand les fenê­tres, nous devons voir de nou­veau l’étendue du mon­de, le ciel et la ter­re et appren­dre à uti­li­ser tout cela de façon juste. 

  

Mais com­ment cela se réalise-t-il? Comment trouvons-nous l’entrée dans l’étendue, dans l’ensemble? Comment la rai­son peut-elle retrou­ver sa gran­deur sans glis­ser dans l’irrationnel? Comment la natu­re peut-elle appa­raî­tre de nou­veau dans sa vra­ie pro­fon­deur, dans ses exi­gen­ces et avec ses indi­ca­tions? Je rap­pel­le un pro­ces­sus de la récen­te histoi­re poli­ti­que. […] L’importance de l’écologie est désor­mais indi­scu­tée. Nous devons écou­ter le lan­ga­ge de la natu­re et y répon­dre avec cohé­ren­ce. Je vou­drais cepen­dant abor­der avec for­ce un point qui aujourd’hui com­me hier est –me semble-t-il- lar­ge­ment négli­gé: il exi­ste aus­si une éco­lo­gie de l’homme. L’homme aus­si pos­sè­de une natu­re qu’il doit respec­ter et qu’il ne peut mani­pu­ler à volon­té. L’homme n’est pas seu­le­ment une liber­té qui se crée de soi. L’homme ne se crée pas lui-même. Il est esprit et volon­té, mais il est aus­si natu­re, et sa volon­té est juste quand il respec­te la natu­re, l’écoute et quand il s’accepte lui-même pour ce qu’il est, et qu’il accep­te qu’il ne s’est pas créé de soi. C’est juste­ment ain­si et seu­le­ment ain­si que se réa­li­se la véri­ta­ble liber­té humai­ne. […] Est-ce vrai­ment pri­vé de sens de réflé­chir pour savoir si la rai­son objec­ti­ve qui se mani­fe­ste dans la natu­re ne sup­po­se pas une Raison créa­tri­ce, un “Creator Spiritus”? 

À ce point le patri­moi­ne cul­tu­rel de l’Europe devrait nous venir en aide. Sur la base de la con­vic­tion de l’existence d’un Dieu créa­teur se sont déve­lop­pées l’idée des droi­ts de l’homme, l’idée d’égalité de tous les hom­mes devant la loi, la con­nais­san­ce de l’inviolabilité de la digni­té humai­ne en cha­que per­son­ne et la con­scien­ce de la respon­sa­bi­li­té des hom­mes pour leur agir. Ces con­nais­san­ces de la rai­son con­sti­tuent notre mémoi­re cul­tu­rel­le. L’ignorer ou la con­si­dé­rer com­me sim­ple pas­sé serait une ampu­ta­tion de notre cul­tu­re dans son ensem­ble et la pri­ve­rait de son inté­gra­li­té. La cul­tu­re de l’Europe est née de la ren­con­tre entre Jérusalem, Athènes et Rome – de la ren­con­tre entre la foi au Dieu d’Israël, la rai­son phi­lo­so­phi­que des Grecs et la pen­sée juri­di­que de Rome. Cette tri­ple ren­con­tre for­me l’identité pro­fon­de de l’Europe. Dans la con­scien­ce de la respon­sa­bi­li­té de l’homme devant Dieu et dans la recon­nais­san­ce de la digni­té invio­la­ble de l’homme, de tout hom­me, cet­te ren­con­tre a fixé des cri­tè­res du droit, et les défen­dre est notre tâche en ce moment histo­ri­que. 

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Sandro Magister est le vati­ca­ni­ste émé­ri­te de l’heb­do­ma­dai­re L’Espresso.
Tous les arti­cles de son blog Settimo Cielo sont dispo­ni­bles sur ce site en lan­gue fra­nçai­se.

Ainsi que l’in­dex com­plet de tous les arti­cles fra­nçais de www.chiesa, son blog pré­cé­dent.

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Date de publication: 5/01/2023