Peut-on digitaliser les sacrements sans rendre infranchissable la distance entre l’homme et son Dieu ?

Pendant le con­fi­ne­ment, nous avons assi­sté à un foi­son­ne­ment d’i­ni­tia­ti­ves et de pro­po­si­tions litur­gi­ques plus ou moins heu­reu­ses, allant de la mes­se retran­smi­se en direct par inter­net, plus ou moins inte­rac­ti­ve, aux rameaux béni­ts jusque dans notre salon, par la magie des ondes, en pas­sant par diver­ses pro­po­si­tions de litur­gies dome­sti­ques.

Récemment, un théo­lo­gien de l’Université catho­li­que de Louvain exi­geait que l’on accep­te enfin de recon­naî­tre la vali­di­té du sacre­ment de récon­ci­lia­tion don­né par télé­pho­ne.  De plus en plus de fidè­les con­si­dè­rent à pré­sent que les nou­vel­les tech­no­lo­gies sont non seu­le­ment à même de pal­lier l’impossibilité de par­ti­ci­pa­tion phy­si­que aux célé­bra­tions mais con­sti­tuent un mode plus actuel et plus attrac­tif de rejoin­dre les fidè­les et de par­ti­ci­per à la litur­gie.  D’autant que depuis la bon­ne vieil­le mes­se télé­vi­sée du diman­che matin de nos grand-parents, les tech­no­lo­gies ont beau­coup évo­lué et per­met­tent aujour­d’­hui à tout un cha­cun de pro­po­ser une expé­rien­ce spi­ri­tuel­le inte­rac­ti­ve à distan­ce avec une gran­de faci­li­té.

Des camé­ras sur les autels: voyeu­ri­sme et con­su­mé­ri­sme ou pro­xi­mi­té pasto­ra­le et lien ecclé­sial?

Si cer­tains dénon­cent la désa­cra­li­sa­tion ram­pan­te liée à cet­te vir­tua­li­sa­tion de la litur­gie, voi­re une cer­tai­ne for­me de voyeu­ri­sme nour­ri par le désir de vou­loir tout voir et tout com­pren­dre quand la camé­ra s’in­vi­te jusque sur l’au­tel, d’au­tres con­si­dè­rent que voir sur nos écrans d’au­tres per­son­nes prier peut nous inci­ter à la priè­re per­son­nel­le, tan­dis que d’autres enco­re con­si­dè­rent que les tech­no­lo­gies actuel­les per­met­tent une pro­xi­mi­té iden­ti­que, sinon plus inti­me avec le célé­brant et une par­ti­ci­pa­tion qua­si­ment aus­si effi­ca­ce et fruc­tueu­se au mystè­re célé­bré.

Alors que cer­tains met­tent en avant l’a­van­ta­ge de pou­voir faci­le­ment main­te­nir un lien ecclé­sial à distan­ce, d’au­tres met­tent en gar­de con­tre un clé­ri­ca­li­sme de mau­vais aloi cen­tré sur la mes­se du prê­tre, voi­re par­fois un anth­ro­po­cen­tri­sme autour de la per­son­ne du prê­tre, con­tre le main­tien du fidè­le dans une atti­tu­de con­su­mé­ri­ste et con­tre le dan­ger du shop­ping spi­ri­tuel due à l’u­bi­qui­té des nou­vel­les tech­no­lo­gies.  Le recours exces­sif aux nou­vel­les tech­no­lo­gies en pério­de de cri­se et les nou­vel­les habi­tu­des qu’el­les indui­sent pourraient-il abou­tir à une occa­sion man­quée de déve­lop­per la dimen­sion mis­sion­nai­re et la respon­sa­bi­li­té de pro­pre à cha­que chré­tien?

Messe du Mercredi Saint à Notre-Dame du Laus sur Youtube

Au sein de l’Eglise et dans l’en­sem­ble du mon­de déve­lop­pé, la cri­se actuel­le joue en effet un rôle d’accélérateur d’un phé­no­mè­ne de digi­ta­li­sa­tion qui n’est d’ailleurs pas bien neuf pui­sque voi­ci déjà plu­sieurs années que les écrans et les pro­jec­teurs s’invitent devant les autels, que les tablet­tes ten­dent à rem­pla­cer mis­sels et lec­tion­nai­res et que les camé­ras s’invitent jusque sur les autels des cha­pel­les et des cathé­dra­les.

Et si cer­tains prê­tres se bor­nent à se fil­mer en disant la mes­se seul et en pro­fi­tent pour fai­re redé­cou­vrir aux fidè­les les bien­fai­ts de la com­mu­nion spi­ri­tuel­le, d’au­tres sont plus créa­tifs.

N’est-ce pas ren­dre infran­chis­sa­ble la distan­ce entre l’hom­me et son Dieu ?

Cependant en voyant avec quel­le faci­li­té les fidè­les accep­tent que des rameaux puis­sent être béni­ts à distan­ce, un lec­teur de La Croix posait il y a quel­ques jours la que­stion de savoir “si on ne pour­rait pas avoir des mes­ses sur inter­net mais où cha­que par­ti­ci­pant aurait du pain chez lui et que la con­sé­cra­tion se fas­se en ligne” .  Certains dio­cè­se ont pris soin de pré­ci­ser qu’en ce qui con­cer­ne les Rameaux, cet­te béné­dic­tion n’é­tait vala­ble que pour une fois, lais­sant pen­ser que l’Esprit ne pour­rait pas­ser par les ondes qu’en direct mais pas en dif­fé­ré.  Mais ce qu’on pré­co­ni­se aujour­d’­hui au nom de la cri­se, s’imagine-t-on qu’on pour­ra faci­le­ment le décon­seil­ler tout aus­si faci­le­ment demain, en sup­po­sant que cet­te cri­se pas­se tota­le­ment ?

Le 25 mars 2020, dans son décret don­nant quel­ques instruc­tions pour la célé­bra­tion de la Semaine Sainte, la Congrégation pour le Culte divin pré­ci­sait ceci: “Les fidè­les seront infor­més de l’heu­re du début des célé­bra­tions afin de pou­voir s’u­nir en priè­re dans leurs pro­pres mai­sons. Les moyens de com­mu­ni­ca­tion télé­ma­ti­ques en direct, et non enre­gi­strés, pour­ront être uti­les. Dans tous les cas, il reste impor­tant de con­sa­crer suf­fi­sam­ment de temps à la priè­re, en valo­ri­sant sur­tout la Liturgia Horarum.

On peut donc s’in­ter­ro­ger sur la pra­ti­que répan­due d’en­re­gi­strer des célé­bra­tions litur­gi­ques à l’a­van­ce pour les redif­fu­ser plus tard, par­fois en faux direct.  Sans ouvrir le débat sur la per­ti­nen­ce de célé­brer une ou plu­sieurs mes­ses d’un jour futur à l’a­van­ce lors de l’en­re­gi­stre­ment, peut-il enco­re être que­stion dans ce cas pour les fidè­les, lors de la redif­fu­sion, de s’as­so­cier à distan­ce et de par­ti­ci­per acti­ve­ment à une priè­re qui a en réa­li­té déjà eu lieu par­fois plu­sieurs jours aupa­ra­vant ?  Peut-on con­si­dé­rer que les tech­no­lo­gies moder­nes nous per­met­tent de nous unir spi­ri­tuel­le­ment à une mes­se à tra­vers les con­train­tes de lieu et de temps ?  Pourra-t-on un jour, pro­po­ser aux fidè­les de se con­fes­ser par télé­pho­ne, ou de sati­sfai­re au pré­cep­te domi­ni­cal en uti­li­sant la vidéo d’u­ne mes­se pré-enregistrée, ne fut-ce qu’en cas de néces­si­té ?

Mais n’est-ce pas aus­si cou­rir le risque d’en­cou­ra­ger une for­me d’in­tel­lec­tua­li­sme reli­gieux et de ren­dre infran­chis­sa­ble la distan­ce entre l’hom­me son Dieu ?

A‑t-on bien pris le temps de se deman­der dans quel­le mesu­re ces ini­tia­ti­ves, sou­vent justi­fiées par le zèle pasto­ral, s’in­scri­vent dans un mou­ve­ment de digi­ta­li­sa­tion plus lar­ge, qui est suscep­ti­ble de chan­ger dura­ble­ment notre rap­port aux sacre­men­ts ?  N’est-ce pas le bon moment pour s’in­ter­ro­ger sur l’im­pact de cet­te ten­dan­ce sur la vie de l’Église et de nos com­mu­nau­tés loca­les ?  En d’au­tres ter­mes, est-on à l’au­be d’un mou­ve­ment d’ube­ri­sa­tion de nos parois­ses que nous n’a­vons pas anti­ci­pé et dont nous ne com­pre­nons pas enco­re bien l’am­pleur ?

La digi­ta­li­sa­tion, bien­tôt une solu­tion à la pénu­rie de prê­tres?

Peut-on par exem­ple s’em­pê­cher de voir dans ces nou­vel­les tech­no­lo­gies une futu­re solu­tion à la pénu­rie des prê­tres ?  Plutôt que de fai­re venir des dizai­nes de prê­tres de l’é­tran­ger, avec les pro­blè­mes pasto­raux, juri­di­ques et éthi­ques que cela susci­te, les nou­vel­les tech­no­lo­gies et les réseaux sociaux per­met­tent déjà à un seul prê­tre de célé­brer en direct la mes­se pour plu­sieurs parois­ses et peut-être demain de con­fes­ser aux qua­tre coins de son sec­teur sans quit­ter son pre­sby­tè­re.

On peut bien enten­du ima­gi­ner tou­tes les solu­tions hybri­des ou inter­mé­diai­res, com­me une con­fes­sion par télé­pho­ne qui aurait valeur de con­tri­tion, sui­vie de la réso­lu­tion d’al­ler voir un prê­tre dès que pos­si­ble, ou enco­re une com­mu­nion spi­ri­tuel­le pério­di­que devant un écran sui­vie d’un pas­sa­ge à l’Église plus ponc­tuel, ou pour­quoi pas, d’u­ne visi­te occa­sion­nel­le du prê­tre à domi­ci­le ou dans le quar­tier.

Il suf­fi­rait alors de gar­der quel­ques lieux de cul­tes ponc­tuel­le­ment ouverts pour la priè­re per­son­nel­le, pour les gran­des occa­sions, les iné­vi­ta­bles bap­tê­mes (enco­re qu’un laïc pour­rait peut-être un jour bap­ti­ser de chez lui, avec le prê­tre en vidéo), maria­ges en enter­re­men­ts ain­si que pour les irré­duc­ti­bles qui con­ti­nue­ra­ient à deman­der à fré­quen­ter les égli­ses, un peu com­me cer­tai­nes librai­ries, sou­vent les plus gran­des, rési­stent face à Amazon.

Le robot-bonze “Pepper” inven­té par la socié­té japo­nai­se Nissei Co, peut déjà célé­brer des funé­rail­les boud­d­hi­stes seul. (Canal+, H.P.)

S’agit-il de théologie-fiction ?  On aurait pu le pen­ser il y a enco­re dix ans mais aujour­d’­hui, la réa­li­té tend à rat­tra­per la fic­tion.  Depuis quel­ques années, une socié­té japo­nai­se com­mer­cia­li­se un robot-bonze capa­ble de pré­si­der des funé­rail­les boud­d­hi­stes seul et de réci­ter des chan­ts sacrés.  Selon son con­struc­teur, il serait même capa­ble de recon­naî­tre les émo­tions humai­nes.  Tout cela pour une frac­tion du prix deman­dé par un véri­ta­ble bon­ze.

Pour les 500 ans de la Réforme, l’Eglise pro­te­stan­te évan­gé­li­que de Hesse et Nassau a même mené une expé­rien­ce en con­strui­sant un robot-pasteur capa­ble s’ex­pri­mer en cinq lan­gues, d’u­ne voix d’hom­me ou de fem­me au choix, de réci­ter des ver­se­ts de la Bible, d’im­pri­mer ses homé­lies et de ter­mi­ner ses inte­rac­tions par “Dieu vous bénis­se et vous pro­tè­ge !”   Plus éton­nant, lors d’u­ne béné­dic­tion, il lève les bras, émet une lumiè­re blan­che avec ses mains, tan­dis que ses sour­cils bou­gent.

Le robot-pasteur BlessU2 peut pro­non­cer et même impri­mer des béné­dic­tions en plu­sieurs lan­gues (WELT/ Sandra Saatmann)

Il ne s’a­gis­sait bien sûr que d’u­ne ini­tia­ti­ve loca­le visant à lan­cer le débat sur les béné­dic­tions:  Qu’est-ce qu’u­ne béné­dic­tion ?  Qui peut bénir ?  Dieu peut-il bénir à tra­vers un robot ?  Cette expé­rien­ce, qui a fait sou­ri­re à l’é­po­que, d’au­tant que l’é­tran­ge robot en que­stion était assem­blé à par­tir d’un distri­bu­teur de bil­le­ts, prend peut-être une autre dimen­sion aujour­d’­hui où plu­sieurs per­son­nes con­fi­nées chez elles trou­vent nor­mal qu’u­ne béné­dic­tion puis­se pas­ser à tra­vers un écran.

Vu le déve­lop­pe­ment expo­nen­tiel des tech­no­lo­gies liées à l’in­tel­li­gen­ce arti­fi­ciel­le, qui per­met­tent déjà aujour­d’­hui de con­ver­ser au télé­pho­ne avec des humains sans que ceux-ci ne se ren­dent comp­te qu’ils sont en train de par­ler à une machi­ne, de recon­naî­tre des visa­ges, des émo­tions et de pren­dre des déci­sions, qui pour­rait affir­mer aujour­d’­hui qu’un tel robot ne serait pas demain tech­ni­que­ment capa­ble d’ef­fec­tuer cer­tains rituels, d’a­bord avec l’as­si­stan­ce d’un humain à distan­ce et peut-être un jour de maniè­re tota­le­ment auto­no­me?

Si l’on s’en tient aux mes­ses à distan­ce, il serait enco­re plus faci­le, à l’ai­de des tech­no­lo­gies d’in­tel­li­gen­ce arti­fi­ciel­les uti­li­sées pour réa­li­ser les dee­p­fa­kes (ou hyper­tru­ca­ges), de géné­rer la mes­se du jour auto­ma­ti­que­ment et en direct, en chan­geant le visa­ge du prê­tre et en adap­tant les lec­tu­res à par­tir d’u­ne vidéo de base.  Ces tech­ni­ques, autre­fois réser­vées aux spé­cia­li­stes, sont aujour­d’­hui à la por­tée de tous.

La mes­se en live sera-t-elle à l’a­ve­nir réser­vée aux fans?

Pendant la pério­de de con­fi­ne­ment, nous som­mes de plus en plus nom­breux à être seuls chez nous cou­pés des autres, et c’e­st pour beau­coup une souf­fran­ce quel­que peu atté­nuée par le tohu-bohu des médias et des réseaux sociaux omni­pré­sen­ts qui nous satu­rent d’i­ma­ges et d’é­mo­tions et nous met­tent en rela­tion vir­tuel­le avec des cen­tai­nes de per­son­nes en nous don­nant l’im­pres­sion de ne pas être vic­ti­mes de la soli­tu­de mais au con­trai­re des mem­bres actifs, par­fois effré­nés, d’u­ne com­mu­nau­té vivan­te et pas si vir­tuel­le que ça ?

Depuis l’in­ven­tion de la cor­re­spon­dan­ce, nous savons pour­tant que tout com­me les rela­tions épi­sto­lai­res, les rela­tions vir­tuel­les échouent à se sub­sti­tuer aux rela­tions véri­ta­bles, notam­ment quant à leur rap­port au corps.  Tout au plus peut-on nouer sur inter­net des liens en vue d’u­ne ren­con­tre ou entre­te­nir des ami­tiés exi­stan­tes pour un temps.  Un ami me disait en bou­ta­de que c’e­st le jour de son démé­na­ge­ment qu’il il a pris con­scien­ce à quel point ses rela­tions avec ses 200 “amis” sur Facebook éta­ient vir­tuel­les, quand pas un seul ne s’e­st dépla­cé pour l’ai­der à sou­le­ver ses meu­bles.  En effet, 200 amis vir­tuels sou­lè­vent moins faci­le­ment un meu­ble qu’un seul ami pré­sent.

Pendant le con­fi­ne­ment, l’é­vê­que de Namur enre­gi­stre la mes­se du Jeudi Saint qui sera dif­fu­sée en dif­fé­ré deux jours plus tard. (D.N. 2020)

On pour­rait répon­dre que cela fait bien long­temps qu’on peut écou­ter sa musi­que et regar­der ses con­certs pré­fé­rés en direct ou à la deman­de depuis son salon mais la mes­se est-elle un pro­duit spi­ri­tuel com­pa­ra­ble à un pro­duit cul­tu­rel que l’on pour­rait con­for­ta­ble­ment pro­dui­re et con­som­mer à son ryth­me, lais­sant les célé­bra­tions publi­ques sur site à quel­ques pas­sion­nés, à l’in­star de ceux qui, en plus d’é­cou­ter leurs chan­teurs pré­fé­rés, vont jusqu’à se dépla­cer pour les voir en vrai en con­cert ?

La mes­se est-elle de l’or­dre de l’é­vé­ne­ment spi­ri­tuel sui­vi par des fans ou plu­tôt de la ren­con­tre authen­ti­que, incar­née, tou­jours uni­que et rare, vécue en com­mu­nau­té, avec le Christ, réel­le­ment pré­sent dans l’Eucharistie et qui nous par­le dans le silen­ce ?

Et qu’en est-il de tou­tes les vic­ti­mes de la frac­tu­re numé­ri­que qui n’ont pas accès à ces nou­veaux moyens de com­mu­ni­ca­tion ?

 

Le Christ peut-il s’in­car­ner dans un corps vir­tuel?

Cependant le Christ, lui, s’e­st dépla­cé.  Il est descen­du phy­si­que­ment sur ter­re pour tenir la main des mala­des, tou­cher les lépreux, rele­ver les para­ly­ti­ques, tou­cher les yeux des aveu­gles.  Il ne s’e­st pas con­ten­ter de com­mu­ni­quer à distan­ce, depuis les cieux.  Il a ensui­te lais­sé non pas un mes­sa­ge écrit mais des per­son­nes, les apô­tres et les disci­ples, des témoins qui l’a­va­ient vu de leurs yeux, qui l’a­va­ient tou­ché de leurs mains et qu’il a envoyé en mis­sion.  Pour l’Église, le Christ est vrai­ment mort, il est vrai­ment res­su­sci­té, et ce n’e­st pas qu’u­ne ima­ge.  Même si d’a­près un son­da­ge, à pei­ne 10% des fra­nçais et un peu plus de la moi­tié des catho­li­ques pra­ti­quan­ts y croya­ient enco­re en 2009.

Des catho­li­ques sui­vent en direct depuis leur salon la mes­se de l’ar­che­vê­que William Goh à Singapour pen­dant l’é­pi­dé­mie de Covid-19. Photo de Martin Abbuago/AFP

En 2012, le Pape Benoît XVI décla­rait que “Dans l’Eglise, nous décou­vrons et nous con­nais­sons le Christ com­me Personne vivan­te.  Elle for­me son Corps.”  Une affir­ma­tion par­ta­gée par le Pape François qui affir­mait en 2017 que la mes­se était avant tout “ren­con­tre d’amour avec Dieu, à tra­vers sa Parole et le Corps et le Sang de Jésus.”

En effet, pour l’Église cha­que litur­gie, cha­que sacre­ment est une ren­con­tre per­son­nel­le, authen­ti­que, avec le Christ en per­son­ne, ren­dus pro­che par ses mini­stres dans sa paro­le et dans son corps.  Car si la ren­con­tre vir­tuel­le, par écran inter­po­sé, peut entre­te­nir jusqu’à un cer­tain point une rela­tion dans l’at­ten­te de la ren­con­tre phy­si­que, “dans la vra­ie vie” com­me on dit, sera-t-elle un jour en mesu­re de les rem­pla­cer ou bien, cet­te rela­tion à distan­ce est-elle inva­ria­ble­ment vouée à s’é­tio­ler et à rejoin­dre la lon­gue liste de ces noms que nous gar­dons dans nos amis Facebook sans jamais pen­ser à eux sauf bien sûr quand la pla­te­for­me nous rap­pel­le que c’e­st le jour de leur anni­ver­sai­re et nous invi­te à fai­re un clic pour leur envoyer un mes­sa­ge déjà tout prêt ?

Pendant cet­te pério­de de con­fi­ne­ment, même si la tech­no­lo­gie per­met aux grands-parents de con­ti­nuer à voir et à par­ler leurs petits-enfants, est-ce que mal­gré tout, l’é­cran n’e­st pas un pal­lia­tif qui met en con­tact mais pas vrai­ment en rela­tion, c’est-à-dire qu’il rap­pel­le et atti­se aus­si ce man­que, de la même maniè­re que la vidéo d’un dispa­ru peut, de maniè­re para­do­xa­le, à la fois nous con­so­ler et nous fai­re sen­tir ter­ri­ble­ment seuls quand on la regar­de ?

Qu’en dit l’Église catho­li­que ?

L’Eglise n’a que très récem­ment com­men­cé à s’in­té­res­ser à cet­te que­stion de la tran­sfor­ma­tion digi­ta­le, non pas dans un cadre litur­gi­que mais dans la fou­lée du Synode des Jeunes de 2018 qui a ras­sem­blé 300 jeu­nes du mon­de entier à Rome autour du Pape.  Un cha­pi­tre de l’exhor­ta­tion post-synodale Christus Vivit du Pape François publiée en 2019 à l’is­sue de ce syno­de par­le de ce mon­de numé­ri­que.

Le Pape François en 2013 avec des jeu­nes (AP)

En 2019, le Pape publie l’exhor­ta­tion Christus Vivit et pour la pre­miè­re fois, un tex­te du Pape abor­de la réa­li­té de la digi­ta­li­sa­tion et recon­naît qu’il est plus seu­le­ment que­stion de l’u­ti­li­sa­tion d’ou­tils infor­ma­ti­ques, mais d’un chan­ge­ment cul­tu­rel “qui influen­ce pro­fon­dé­ment les notions de temps et d’espace, la per­cep­tion de soi, des autres et du mon­de, la façon de com­mu­ni­quer, d’apprendre, de s’informer et d’entrer en rela­tion avec les autres. ”

Tout en recon­nais­sant que dans de nom­breux pays “inter­net et les réseaux sociaux repré­sen­tent un lieu incon­tour­na­ble pour attein­dre les jeu­nes et les fai­re par­ti­ci­per aux ini­tia­ti­ves et aux acti­vi­tés pasto­ra­les”, l’ex­hor­ta­tion met abon­dam­ment en gar­de con­tre les dan­gers de mani­pu­la­tion de la démo­cra­tie et de dif­fu­sion de fake news dans cul­tu­re dépen­dan­te de l’i­ma­ge et qui a per­du le sens de la véri­té objec­ti­ve.

Le Pape François rap­pel­le que mon­de numé­ri­que est aus­si “un espa­ce de soli­tu­de, de mani­pu­la­tion, d’exploitation et de vio­len­ce”  et que les médias numé­ri­ques pou­va­ient nous expo­ser au risque de dépen­dan­ce, d’isolement et de per­te pro­gres­si­ve de con­tact avec la famil­le, la reli­gion et la réa­li­té, “entra­vant ain­si le déve­lop­pe­ment d’authentiques rela­tions inter­per­son­nel­les.”

Au cours du syno­de de 2018, les jeu­nes ava­ient d’ail­leurs eux-mêmes fait remar­quer que « les rela­tions onli­ne pou­va­ient deve­nir inhu­mai­nes”, allant même jusqu’à recon­naî­tre que “les espa­ces numé­ri­ques nous ren­dent aveu­gles à la vul­né­ra­bi­li­té des autres et empê­chent la réfle­xion per­son­nel­le”, met­tant en gar­de sur le risque que la tech­no­lo­gie pou­vait éga­le­ment créer “une réa­li­té paral­lè­le illu­soi­re qui igno­re la digni­té humai­ne”.

Pour le Pape, l’immersion dans le mon­de vir­tuel a con­duit beau­coup de per­son­nes dans un mon­de de soli­tu­de et d’auto-invention, à tel point qu’elles font l’expérience d’un déra­ci­ne­ment même si elles demeu­rent phy­si­que­ment au même endroit.”

La litur­gie ne nous lais­se jamais seuls

Messe à Saint-Léon à Paris après l’in­cen­die de Notre-Dame (Le Parisien/E.S.)

En revan­che, la litur­gie de l’Eglise ne nous lais­se jamais seuls, elle nous met en rela­tion, elle crée des liens authen­ti­ques et requiert notre par­ti­ci­pa­tion acti­ve au sein d’u­ne com­mu­nau­té ras­sem­blée en un lieu.  Elle nous situe dans le temps et dans l’e­spa­ce, mobi­li­se tous nos sens et pas seu­le­ment notre vue et notre intel­lect.

À l’é­gli­se, nous pou­vons embras­ser nos frè­res, sen­tir l’en­cens et la cire, tou­cher le cier­ge et la sta­tue, nous asseoir et nous lever ensem­ble, enten­dre la voix de Dieu nous par­ler dans le silen­ce des égli­ses et aus­si unir nos voix à cel­les des autres fidè­les et les fai­re réson­ner sous la voû­te pour fai­re mon­ter une même louan­ge vers Dieu au son de l’or­gue.

Certains, com­me l’es­say­i­ste et édi­teur suis­se Grégory Solari, s’in­sur­gent même en affir­mant que les célé­bra­tions à distan­ce réin­tro­dui­sent un sacra­men­ta­li­sme abstrait (« com­mu­nion de désir ») en même temps que le clé­ri­ca­li­sme qui fait systè­me avec lui.

Mais une tel­le con­cep­tion de la litur­gie ne sera-t-elle pas un jour remi­se en que­stion?  Sera-t-elle relé­guée aux oubliet­tes pour fai­re pla­ce à une ver­sion plus moder­ne, com­me les appa­reils pho­to argen­ti­ques ont été sup­plan­tés par les smart­pho­nes et les appa­reils numé­ri­ques ?  Conservera-t-elle une pla­ce impor­tan­te, com­me le livre papier face à la liseu­se?  Sera-t-elle relé­guée à une niche vin­ta­ge com­me les disques viny­le ?  Y aura-t-il une cri­se com­me cel­le que con­naît le sec­teur des taxis ou de l’hô­tel­le­rie face à Uber et Airbnb ?  La parois­se se transformera-t-elle pro­gres­si­ve­ment en pla­te­for­me numé­ri­que favo­ri­sant les inte­rac­tions direc­tes entre mem­bres d’u­ne com­mu­nau­té con­nec­tée, à la maniè­re de Facebook, et qui pro­po­se­rait en outre des évé­né­men­ts pério­di­ques ?  Ces nou­vel­les tech­no­lo­gies vont-elles for­mer un nou­veau mix de pro­po­si­tions spi­ri­tuel­les de base dans les com­mu­nau­tés et les parois­ses ?  Quel sera le rôle des mini­stres ordon­nés dans une tel­le con­fi­gu­ra­tion ?  Quelle sera la pla­ce des oubliés du numé­ri­que et des parois­ses avec moins de moyens ?  Voilà autant de que­stions qui se pose­ront peut-être bien­tôt.

Dans bien d’autres domai­nes de la socié­té — pen­sons déjà aux taxis, à l’in­du­strie hôte­liè­re, aux ser­vi­ces à domi­ci­le, aux librai­ries et même aux ban­ques  — , les nou­vel­les tech­no­lo­gies n’ou­vrent pas sim­ple­ment de nou­veaux espa­ces de com­mu­ni­ca­tion plus per­fec­tion­nés, elles génè­rent des muta­tions pro­fon­des, chan­gent nos habi­tu­des de con­som­ma­tion mais aus­si nos rap­ports aux autres et notre rap­port au mon­de.  Comment croi­re que l’Église échap­pe­rait à ce mou­ve­ment de fond.  Comment abor­der ce défi au niveau litur­gi­que, dog­ma­ti­que et pasto­ral ?

Le débat est ouvert mais une cho­se est cer­tai­ne: ceux qui pen­sent que la pério­de actuel­le n’e­st qu’u­ne paren­thè­se qui sera bien­tôt refer­mée et vite oubliée se ber­cent d’il­lu­sions.  Tout a déjà chan­gé.

Olivier Collard d+

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L’auteur

Olivier Collard est tra­duc­teur et con­sul­tant en digi­ta­li­sa­tion.  Titulaire d’un MBA de la Vlerick Business School et diplô­mé en théo­lo­gie pasto­ra­le de l’UCL, il a ensei­gné l’e-business et l’e-management dans l’en­sei­gne­ment supé­rieur à Bruxelles.  Il est dia­cre per­ma­nent pour le dio­cè­se de Namur en Belgique, marié et père de deux enfan­ts.

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