Il faut remettre Dieu au centre de la messe

On ne plaisante pas avec les sacrements, le dernier livre de Don Nicola Bux

On ne plai­san­te pas avec les sacre­men­ts, le der­nier livre de Don Nicola Bux

Il vient de publier un livre avec Batman et Wonder Woman en cou­ver­tu­re, même si le titre sem­ble évo­quer autre cho­se : « On ne plai­san­te pas avec les sacre­men­ts» (Con i sacra­men­ti non si scher­za) aux édi­tions Cantagalli.  Don Nicola Bux, ancien con­sul­teur de l’Office des Célébrations litur­gi­ques de Benoît XVI, actuel con­sul­teur de la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements, pro­fes­seur de Liturgie orien­ta­le et de théo­lo­gie sacra­men­tai­re à la Faculté théo­lo­gi­que des Pouilles peut être con­si­dé­ré com­me un expert de cet­te « réfor­me de la réfor­me » litur­gi­que dont le Cardinal Robert Sarah a par­lé à la con­ven­tion pour la Sainte Liturgie qui s’est dérou­lée récem­ment à Londres.  Le Préfet de la Congrégation pour le Culte Divin a affir­mé qu’il fal­lait reve­nir « le plus vite pos­si­ble » à une orien­ta­tion com­mu­ne du prê­tre et des fidè­les dans la célé­bra­tion litur­gi­que avant d’ajouter que le Pape François lui avait deman­dé d’étudier la « réfor­me de la réfor­me » litur­gi­que que Benoît XVI appe­lait de ses vœux.

Don Bux, que signi­fie cet­te deman­de du Cardinal Sarah que tous se tour­nent ad orien­tem ?

Don Nicola Bux

Don Nicola Bux

La Présentation Générale du Missel Romain men­tion­ne déjà au point 299 que la célé­bra­tion peut se dérou­ler « face au peu­ple » mais n’exclut en rien que l’on puis­se célé­brer ver­sus Deum ou ad Orientem. L’Orient c’est avant tout Jésus-Christ selon l’hymne du Bénédictus (en fra­nçais « Quand nous visi­te l’astre d’en-haut », en latin « qua vista­bit nos Oriens ex alto »), c’est éga­le­ment le point car­di­nal vers lequel les égli­ses éta­ient orien­tées, au moins jusqu’à la fin du XVIe siè­cle en Occident et enco­re de nos jours en Orient : depuis les ori­gi­nes, cet­te orien­ta­tion était maté­ria­li­sée par la croix instal­lée dans l’abside à laquel­le s’adressait le prê­tre.  Alors que la litur­gie « vers le peu­ple » met en évi­den­ce la pla­ce cen­tra­le de la figu­re du mini­stre jusqu’à refer­mer la com­mu­nau­té sur elle-même, le regard ad Deum ouvre cet­te même assem­blée à ce que Vatican II défi­nis­sait com­me étant la dimen­sion escha­to­lo­gi­que de la litur­gie : c’est-à-dire la Présence du Seigneur qui vient au milieu de son peu­ple.  Dans la litur­gie, riche en sym­bo­les, rien n’est lais­sé au hasard : l’orientation ver­sus Deum per Iesum Christum (vers le Seigneur à tra­vers le Christ Jésus) nous rap­pel­le que nous « nous tour­nons vers le Seigneur ».  Pour appro­fon­dir ce point, je con­seil­le la lec­tu­re de l’étude de U.M. Lang, « Se tour­ner vers le Seigneur » qui a été tra­duit en plu­sieurs lan­gues.

Mais le prê­tre n’est-il pas déjà cen­sé repré­sen­ter le Christ ?

Le prê­tre repré­sen­te cer­tai­ne­ment le Christ (cfr. Sacrosantum Concilium, n. 7) mais il n’est pas Jésus-Christ qui n’est vrai­ment, réel­le­ment et sub­stan­tiel­le­ment pré­sent que dans le Sacrement de l’Eucharistie.  C’est pour cela que Jésus-Christ et donc le sacre­ment doit être le point cen­tral de la litur­gie.  Il est très signi­fi­ca­tif que, de tout temps, la croix ait indi­qué le point car­di­nal vers lequel la priè­re devait s’orienter.  Le Cardinal Sarah, dans un moment où la défor­ma­tion anth­ro­po­cen­tri­que de la litur­gie est for­te, invi­te à ce que l’on resti­tue à la Présence divi­ne sa pla­ce cen­tra­le, repré­sen­tée par l’orientation com­mu­ne du prê­tre et du peu­ple vers la Croix.

Le car­di­nal a dit que le Pape François lui a deman­dé d’approfondir la soi-disant « réfor­me de la réfor­me » litur­gi­que qui fut lan­cée par son pré­dé­ces­seur. De quoi s’agit-il ?

Benoît XVI avait obser­vé que lors de la réfor­me de la litur­gie à la sui­te du Concile Vatican II, c’est un peu com­me si l’on s’était retrou­vé devant une immen­se fre­sque pré­cieu­se à restau­rer. Cette restau­ra­tion a malheu­reu­se­ment été réa­li­sée en tou­te hâte et de façon agres­si­ve, au point que l’on a risqué d’endommager la fre­sque elle-même.  Voilà pour­quoi il est impor­tant d’étudier la « réfor­me de la réfor­me ».  Plusieurs spé­cia­li­stes de la litur­gie com­me par exem­ple Klaus Gamber et Louis Bouyer ava­ient été jusqu’à agi­ter le spec­tre de la fin du rit romain qui aurait été sup­plan­té par une espè­ce de rit moder­ne.  Avec cet­te « réfor­me de la réfor­me », Ratzinger pro­po­sait de relan­cer le pro­ces­sus de restau­ra­tion afin de pré­ser­ver l’intégralité de la fre­sque.

D’accord, mais outre la que­stion de l’orientation, quel­les sont les autres aspec­ts con­cer­nés par cet­te « réfor­me de la réfor­me » ?

Il y en a plu­sieurs, je peux en citer quelques-uns. L’abandon du latin a con­tri­bué à la désa­cra­li­sa­tion de la litur­gie, au point que la Constitution litur­gi­que de Vatican II deman­de expli­ci­te­ment qu’il soit con­ser­vé dans le rit latin (cfr. SC 36).  En outre, la lan­gue lati­ne est un signe d’unité et d’universalité de l’Eglise.  Il y a ensui­te la que­stion du carac­tè­re sacri­fi­ciel de la Messe : les théo­lo­gies eucha­ri­sti­ques du XXe siè­cle ont mis l’accent sur la Dernière Cène pour en dédui­re qu’elle avait don­né à l’eucharistie sa for­me fon­da­men­ta­le, cel­le d’un ban­quet ou d’un repas, au détri­ment du carac­tè­re cosmi­que, rédemp­teur et sacri­fi­ciel de la Messe.  Ceci nous emmè­ne au cœur de la réfle­xion théo­lo­gi­que por­tée par Ratzinger sur le sens pro­fond de la mes­se.  Ratzinger con­si­dè­re que « le pro­blè­me cen­tral de la réfor­me litur­gi­que », c’est le man­que de clar­té cau­sé par la sépa­ra­tion appa­ren­te entre le dog­me et la struc­tu­re litur­gi­que.  La « réfor­me de la réfor­me » doit remé­dier à l’anomie – un peu com­me s’il n’existait plus aucun nor­me – et à l’anarchie dans la litur­gie en réaf­fir­mant le droit de Dieu sur cet­te der­niè­re.  En der­nier lieu, et non des moin­dres, cela impli­que une restau­ra­tion de la disci­pli­ne en matiè­re de musi­que sacrée et des canons de l’art sacré, deux aspec­ts étroi­te­ment liés à la litur­gie.

Par où faudrait-il com­men­cer ?

Benoît XVI avait par exem­ple pro­po­sé et entre­pris de fai­re en sor­te que là où le célé­brant ne pou­vait phy­si­que­ment pas se tour­ner phy­si­que­ment vers l’Orient, un cru­ci­fix soit posé sur l’autel « vers le peu­ple » de sor­te que le célé­brant et les fidè­les soient tous deux orien­tés vers lui. La croix et sur­tout le taber­na­cle sont là pour indi­quer la pré­sen­ce du Seigneur cru­ci­fié et res­su­sci­té qui est ce qu’il y a de plus sacré et qui rend la litur­gie elle-même sacrée com­me l’affirme la Constitution litur­gi­que.  En résu­mé, la « réfor­me de la réfor­me » dans laquel­le on retrou­ve la mar­que de fabri­que de Benoît XVI vise à fai­re renaî­tre le sacré dans les cœurs.  On remar­que d’ailleurs que là où « réfor­me de la réfor­me » a été mise en œuvre, le sens du sacré n’a pas man­qué de renaî­tre.

Allons au fond des cho­ses : que signi­fie réel­le­ment la pré­sen­ce du Seigneur dans la litur­gie ?

Nous pou­vons dire avant tout que sans cet­te Présence du Seigneur, la litur­gie chré­tien­ne n’aurait aucun sens. Il ne s’agirait que d’une auto­re­pré­sen­ta­tion pure­ment humai­ne car c’est juste­ment la Présence qui rend la litur­gie sacrée.  Le sacré est quel­que cho­se qu’il est pos­si­ble de s’approcher avec révé­ren­ce et crain­te, quel­que cho­se qu’il faut pre­sque ne pas « tou­cher » : c’est la pré­sen­ce divi­ne.  « Ne me tou­che pas » a dit le Seigneur res­su­sci­té à Marie Madeleine.  Et c’est ce que Pierre lui a dit sur le lac : « Eloigne-toi de moi par­ce que je suis pécheur ».  Une litur­gie peut tout à fait ne pas être sacrée, com­me la céré­mo­nie d’ouverture des jeux olym­pi­ques.  La litur­gie est sacrée à cau­se de la Présence du Seigneur, et s’il est pré­sent, on ne peut pas fai­re n’importe quoi, on doit recon­naî­tre et ado­rer cet­te pré­sen­ce et s’approcher de lui avec tou­tes les atti­tu­des et les dispo­si­tions requi­ses.  C’est pour cela que les défor­ma­tions et les abus dans les litur­gies actuel­les sont très gra­ves.

Est-ce pour cela que le car­di­nal Sarah fait réfé­ren­ce, par exem­ple, à l’agenouillement ?

Certainement, la rai­son pour laquel­le nous nous met­tons à genoux c’est juste­ment cet­te Présence du Seigneur dans la litur­gie. Il ne s’agit pas d’une pré­sen­ce « histo­ri­que » spatio-temporelle mais avant tout d’une pré­sen­ce spi­ri­tuel­le, autant en nous qu’en-dehors de nous, donc tous les signes doi­vent tou­jours expri­mer la recon­nais­san­ce témoi­gnée par le fidè­le.  Certains litur­gi­stes, par exem­ple, recom­man­dent de dépla­cer le taber­na­cle dans une cha­pel­le laté­ra­le ou sur une colon­ne située à vingt mètres de l’autel où l’on célè­bre habi­tuel­le­ment pour évi­ter un con­flit de signes : ce serait com­me le ren­dre « moins pré­sent ».  Mais vingt mètres suffisent-ils à atté­nuer la Présence réel­le ?  Qu’entend-on réel­le­ment par cet hypo­thé­ti­que « con­flit de signes » ?

Le car­di­nal Sarah a par­lé de la néces­si­té de ren­for­cer la for­ma­tion litur­gi­que des prê­tres en espé­rant qu’on leur ensei­gne éga­le­ment à célé­brer la mes­se dans sa for­me extraor­di­nai­re (com­mu­né­ment appe­lée « rite tri­den­tin »). Pour quel­le rai­son ?

Pour une rai­son très sim­ple : lor­sque Paul VI pro­mul­gua le nou­vel Missel romain, il le fit en con­ti­nui­té avec le mis­sel tri­den­tin des qua­tre siè­cles pré­cé­den­ts. Il vou­lait juste­ment mon­trer la con­ti­nui­té entre les deux mis­sels, au-delà du fond de la que­stion.  Donc, igno­rer ou pire dia­bo­li­ser le rite pré­cé­dent, c’est se met­tre en oppo­si­tion avec l’ordo de Paul VI qui, si l’on s’en tient aux décla­ra­tions, fait par­tie de l’ancienne éco­le.  C’est éga­le­ment dans ce sens qu’il est très impor­tant que le Pape François ait deman­dé au car­di­nal de con­ti­nuer à étu­dier la « réfor­me de la réfor­me ».

Dans le débat intra-ecclésial, ceux qui sont atten­tifs à la litur­gie sont cata­lo­gués com­me con­ser­va­teurs ou pire, com­me « ultra­con­ser­va­teurs ». Des per­son­nes atta­chées à des for­mes qui appar­tien­nent au pas­sé, des gens fixés.  Quelle est votre avis ?

Il faut tout d’abord fai­re une distinc­tion : s’il fal­lait dia­bo­li­ser les « ultra­con­ser­va­teurs », est-ce que les con­ser­va­teurs devien­dra­ient alors une « espè­ce » fré­quen­ta­ble ? Au-delà de cet­te bou­ta­de, ce caté­go­ri­sa­tion révè­le une idée poli­ti­que de l’Eglise.  Diviser enco­re aujourd’hui l’Eglise en « con­ser­va­teurs » et, je sup­po­se à l’opposé, en « pro­gres­si­stes » ou enco­re en « fer­més » et en « ouverts », c’est juste­ment céder à une réduc­tion poli­ti­que qui n’appartient pas au mystè­re divin et humain de l’Eglise, corps du Christ et peu­ple de Dieu.  C’est une con­cep­tion qui ne sert qu’à divi­ser et à répan­dre la con­fu­sion mais qui est étran­gè­re à tou­te la tra­di­tion catho­li­que.  En 1985, Joseph Ratzinger réaf­fir­mait dans son célè­bre livre-entretien avec Vittorio Messori, Rapport sur la foi, que c’est l’idée même d’Eglise qui était en cri­se.  A mon sens, cet­te cri­se qu’il voyait venir de loin s’est aggra­vée : si l’Eglise est une et indé­fec­ti­ble com­me le dit Lumen Gentium, elle ne devrait être com­po­sée que de catho­li­ques – un mot qui évo­que la tota­li­té de la véri­té (y com­pris la tra­di­tion apo­sto­li­que, patri­sti­que et théo­lo­gi­que des 2000 années de l’Eglise) – qui en vivent et l’actualisent aujourd’hui.  Tous les autres qui se situent en-dehors de l’Eglise sont soit avec elle – qu’ils en soient con­scien­ts ou pas – ou con­tre elle par­ce qu’ils pen­sent qu’il fau­drait relé­guer l’Eglise dans une espè­ce de musée ou qu’ils la con­si­dè­rent com­me une réa­li­té qui devrait sui­vre la men­ta­li­té du mon­de et se con­for­mer au temps pré­sent.  Mais il faut fai­re atten­tion : ceux qui épou­sent la mode d’aujourd’hui se retrou­ve­ront veufs demain.  Saint Paul dans sa let­tre aux Romains (12, 2) invi­tait juste­ment les chré­tiens de Rome à ne pas se con­for­mer au mon­de.  C’est pour cela que je pen­se qu’il serait bon de se remet­tre à employer les anciens ter­mes com­me « ortho­do­xes » et « hété­ro­do­xes ».  Saint Basile divi­sait ces der­niers en héré­ti­ques et schi­sma­ti­ques et l’histoire plus récen­te entre « catho­li­ques » et « moder­ni­stes ».

Modernistes ? Dans quel sens ?

Je pré­fè­re cet­te der­niè­re appel­la­tion – ce ter­me est à la mode – par­ce que je crois qu’aujourd’hui, dans l’Eglise, il y a d’un côté les fidè­les qui ont une « pen­sée catho­li­que » pour uti­li­ser une expres­sion de Paul VI, c’est-à-dire une pen­sée qui s’inscrit dans la gran­de tra­di­tion apo­sto­li­que jusqu’à nos jours pour en fai­re pru­dem­ment jail­lir des inno­va­tions et de l’autre les in-fidèles qui ne se réfè­rent à ce grand dépôt de la foi que dans la mesu­re où il peut ser­vir leurs désirs et leurs capri­ces (qu’ils pren­nent pour un droit) d’hommes et de fem­mes con­tem­po­rains. En ce sens, ils sont donc bien « moder­ni­stes » com­me Pie X l’avait déjà bien com­pris.  Mais celui qui se com­por­te ain­si, en sui­vant le mon­de, finit réel­le­ment par divi­ser l’Eglise en anéan­tis­sant cet­te catho­li­ci­té et cet­te uni­ver­sa­li­té qui con­si­ste à main­te­nir ensem­ble l’ancien et le nou­veau com­me ce sage dont Jésus fai­sait l’éloge dans l’Evangile.

Traduit d’un arti­cle ori­gi­nal ita­lien de Lorenzo Bertocchi publié dans La Nuova Bussola Quotidana

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