Agonie

Certes, ma vie est déjà plei­ne de morts. Mais le plus mort des morts est le petit garçon que je fus, écri­vait Bernanos.

C’est lui qui vient

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Antonio Margheriti

Quand j’étais plus jeu­ne, j’étais enfant de chœur et j’assistais sou­vent le prê­tre pour les funé­rail­les. Quand j’y repen­se, j’ai enco­re en tête cet étran­ge chant litur­gi­que qui réson­ne enco­re à mes oreil­les avec sa caden­ce lan­gou­reu­se et sen­suel­le, à la saveur moyen-orientale.  Je ne l’ai plus jamais enten­du depuis cet­te épo­que où il accom­pa­gnait l’entrée du cer­cueil dans l’église, il disait: « Elohi, elhoi, lama saba­ch­ta­ni… C’est lui, c’est lui qui vient, dans la Pâques du Seigneur, Elohi, Elohi… ».  J’en restais tou­jours trou­blé jusqu’aux lar­mes : ce chant ren­dait la mort plus somp­tueu­se et plus dou­ce.

A cet­te épo­que, j’ai vu mou­rir beau­coup de mon­de et j’ai assi­sté à bien des ago­nies impré­vues. Cependant tou­tes les ago­nies luci­des aux­quel­les j’ai assi­sté pré­sen­ta­ient une con­stan­te immua­ble, quel­que cho­se qui les unis­sait, com­me bien peu d’autres momen­ts dans une vie.

Je repen­se à toi, la peti­te vieil­le des jours heu­reux quand tu suf­fo­quais avec tes pou­mons mala­des. Je vois tes yeux mar­rons qui deve­na­ient vert et trans­pa­ren­ts un instant à pei­ne avant d’être voi­lés par la mort qui vient.

Tu fixais obsti­né­ment quel­que cho­se sur la por­te, puis tu as réus­sis à fai­re un geste : déplacez-vous ! Cherchais-tu la lumiè­re ?  Avais-tu besoin d’air ?  Attendais-tu quelqu’un qui devait arri­ver par-là ?  Y avait-il déjà quelqu’un ?

Alors nous nous som­mes dépla­cés et tu as retrou­vé le cal­me dans la mort.

Je repen­se à toi, hom­me des dou­leurs, toi qui avais déjà par­cou­ru 30 lon­gues années d’un inter­mi­na­ble che­min de croix, quit­tant cet­te vie peu à peu. Tu étais allon­gé dans la pénom­bre de ta cham­bre, les toxi­nes hépa­ti­ques s’étaient réveil­lées de leur long som­meil : elles te gon­fla­ient, te jau­nis­sent et te tua­ient.  Et tout à coup, tu as deman­dé « mais est-ce que par hasard je ne serais pas en train de mou­rir ? ».  Une que­stion qui pou­vait bles­ser à mort les per­son­nes qui t’aimaient par­ce que ça tue de devoir men­tir par amour.  Mais ce n’était plus néces­sai­re.

Ce soir-là et puis le soir sui­vant et enco­re celui d’après, dans la pénom­bre de ta cham­bre où tu con­ser­vais, tel un gage de la misé­ri­cor­de divi­ne, ces 30 sta­tions immo­bi­les que tu avais par­cou­rues dans ton che­min de croix sur la ter­re, tu fis signe à ta fil­le de se dépla­cer.

« Déplace-toi, il y a Jésus devant la por­te, tu ne le vois pas ? »

Elle s’est enfuie mor­te de peur, peur de ce que cela vou­lait dire.

Et puis tu as lui dit de se tai­re : « Chuut, chuut, il y a Jésus en silen­ce, il me regar­de, près de la com­mo­de. »

On ne t’avais jamais con­nu reli­gieux exté­rieu­re­ment et pour­tant, à l’heure de ren­dre les comp­tes, c’est Jésus que tu voyais en pre­mier.

Le der­nier soir, tu as dit : « Il est là, il est venu pour moi, il a tou­jours été là, il vient me cher­cher. »

Et il t’a pris avec lui.

Mère d’amour

J’écoute ton cœur, vieil­le bran­che, monu­ment d’égoïsme aux pieds d’argile, toi qui cau­sa tant de malheur autour de toi. Blanc et jau­nâ­tre sur ton lit de mort, tu as retrou­vé la can­deur de l’innocence, tu remon­tes le temps dans un voya­ge qui te rend ta jeu­nes­se, ton enfan­ce dans les bras de ta mère aujourd’hui que tu serais enco­re plus âgée qu’elle, père de ta pro­pre mère.

La mère. Combien d’hommes n’ai-je pas vu aban­don­ner cet­te vie avec pour der­niè­re pen­sée cel­le qui fut éga­le­ment leur pre­miè­re pen­sée quand ils vin­rent au mon­de : la mère.  Cet instinct ance­stral, pri­mai­re, hors du temps, éter­nel com­me la mort et pour­tant jamais dome­sti­qué: la mère.

Au milieu de ton déli­re, tu l’invoquais, mais c’était un moment de luci­di­té. Tu l’appelais par son nom par­ce que tu la voyais : elle t’attendais patiem­ment com­me tous les diman­ches quand descen­dait le soir.

« M’man, maman, attend, attend : j’arrive, me voi­là m’man ». Ensuite tu restais là, com­me si tu écou­tais quel­que cho­se, sans dou­te l’un de ces con­seils impé­rieux et pleins de fran­chi­se que don­nent les mères.  « Oui, oui », répondais-tu.  Et tu ouvrais les yeux en t’adressant à tous : « je vous deman­de par­don si je vous ai fait du mal ! ».  Et, obéis­sant, tu tom­bais dans le som­meil éter­nel avec un der­nier « M’man » aux lèvres.

Ce lien ter­ri­ble que même la mort ne peut bri­ser, ce lien du sang entre les garçons et leurs très sain­tes mères, abri sûr, ber­ceau et tom­beau, refu­ge de nos pre­miers et de nos der­niers jours.

La mater­ni­té a quel­que cho­se de sur­na­tu­rel, elle por­te le souf­fle divin en son sein. Et c’est ce souf­fle qui est la der­niè­re bouf­fée d’oxygène que l’homme pren­dra sur cet­te ter­re avant d’expirer.

Mater Dulcissima !

Du berceau au tombeau

agonie2Et enfin toi mon ami, toi qui com­pris au der­nier moment que tu étais en train de mou­rir, alors que déjà ta luci­di­té décli­nait et que tu som­brais dans le déli­re de la mort : n’est-il pas curieux qu’il fail­le un tra­vail pour venir au mon­de et un autre tra­vail, soli­tai­re cet­te fois, pour nous en sépa­rer ?  Tu es mort en chré­tien de cœur, et pour­tant…

Tu invo­quais ta mère com­me l’on invo­que la Dame qui a écra­sé la tête du ser­pent, la Toujours Vierge, la Sans Tâche :

« Maman ».

Et ensui­te tu récri­mi­nais plein de colè­re con­tre l’autre fem­me, l’Ève qui avait semé la destruc­tion dans le règne de ta mère : « Cette sale chien­ne ! », disais-tu dans l’agonie.

C’était la véri­té.

Et puis tu répé­tais « Maman » com­me ces soirs où tu allais retrou­ver ta vieil­le maman, plei­ne d’ironie alors qu’elle por­tait tou­tes les dou­leurs du mon­de sur ses épau­les, les dou­leurs des mères : tu pas­sais sa por­te et tu criais « Maaamaaan ! ». Et natu­rel­le­ment, elle, sour­de com­me un pot, ne t’entendais jamais.

C’était pareil ce der­nier soir : tu criais en fran­chis­sant cet­te autre por­te qui, enco­re une fois, te rap­pro­chais d’elle.

Tu criais son nom.

Et ensui­te tu jurais. Et puis tu par­don­nais.  Et tu haïs­sais.  Et tu aimais.

Mais ta der­niè­re paro­le fut un mot d’abandon et de par­don, une paro­le d’amour : la pre­miè­re et la der­niè­re paro­le qu’un hom­me apprend à pro­non­cer : « Ma… man ».

Combien de fois n’avons-nous pas au moins une fois pen­sé à ce dra­me inti­me : « Le jour où ma mère ne sera plus là, per­son­ne au mon­de ne m’aimera d’un amour aus­si abso­lu, tota­le­ment incon­di­tion­nel et gra­tuit.  J’apprendrai l’art amè­re de l’amour à durée déter­mi­née obéis­sant à des lois, limi­té par des règles. » Nous appre­nons à être seuls au mon­de, orphe­lins.  Et pour­tant la mère demeu­re… jusqu’à la fin.

Comment ren­dre grâ­ce à Dieu pour un don si déli­cat, si cruel, pour ce signe de con­tra­dic­tion plan­té jusqu’au tré­fonds de l’âme ? Comment ren­dre grâ­ce de nous avoir vou­lu mam­mi­fè­res ?  J’ai tou­jours pen­sé qu’une mère était un ape­rçu de l’amour céle­ste.  Un amour abso­lu.

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