Le silence de François, les larmes de Ratzinger et sa déclaration jamais publiée

Ce qui frap­pe le plus, dans l’exhortation apo­sto­li­que post-synodale « Querida Amazonia » qui a été ren­due publi­que aujourd’hui 12 février 2002, c’est son silen­ce total sur la que­stion la plus atten­due et la plus con­tro­ver­sée : cel­le de l’ordination d’hommes mariés.

La paro­le « céli­bat » n’y figu­re même pas. Le Pape François sou­hai­te bien que « la mini­sté­ria­li­té se con­fi­gu­re de tel­le maniè­re qu’elle soit au ser­vi­ce d’une plus gran­de fré­quen­ce de la célé­bra­tion de l’Eucharistie, même dans les com­mu­nau­tés les plus éloi­gnées et cachées » (n°86) ». Mais il répè­te (au n°88) que seul le prê­tre ordon­né peut célé­brer l’eucharistie, absou­dre les péchés et admi­ni­strer l’onction des mala­des (par­ce qu’elle aus­si est « inti­me­ment liée au par­don des péchés », note 129). Et il ne dit rien sur l’extension de l’ordination aux « viri pro­ba­ti ».

Aucune nou­veau­té non plus pour les mini­stè­res fémi­nins. « Si on leur don­nait accès à l’Ordre sacré », écrit François au n°100, « cet­te vision nous con­dui­rait à clé­ri­ca­li­ser les fem­mes » et à « rédui­re notre com­pré­hen­sion de l’Église à des struc­tu­res fonc­tion­nel­les ».

La que­stion qu’on se pose d’emblée à la lec­tu­re de « Querida Amazonia », c’est donc de savoir dans quel­le mesu­re le livre-bombe du Pape émé­ri­te Benoît XVI et du car­di­nal Robert Sarah en défen­se du céli­bat des prê­tres sor­ti mi-janvier a pu influen­cer l’exhortation, en par­ti­cu­lier sur son silen­ce con­cer­nant l’ordination d’hommes mariés.

Dans ce but, il nous faut don­ner quel­ques infor­ma­tions sup­plé­men­tai­res par rap­port aux arti­cles que nous avions publiés à l’époque pour retra­cer ce qui s’était pas­sé au cours des jour­nées tumul­tueu­ses qui ont sui­vi la publi­ca­tion du livre.

La séquen­ce déjà con­nue des fai­ts a été recon­sti­tuée par Settimo Cielo dans les trois « post scrip­tum » en bas de cet arti­cle datant du 13 jan­vier :

> Encore dans le livre choc de Ratzinger et Sarah. Avec un comp­te ren­du d’une nou­vel­le ren­con­tre entre les deux

Mais selon plu­sieurs sour­ces indé­pen­dan­tes entre elles, Settimo Cielo a été suc­ces­si­ve­ment infor­mé d’au moins qua­tre évé­ne­men­ts sup­plé­men­tai­res, d’une impor­tan­ce majeu­re.

*

Le pre­mier s’est dérou­lé le matin du mer­cre­di 15 jan­vier

Pendant tou­te la jour­née du mar­di 14, l’attaque menée par les cou­ran­ts radi­caux con­tre le pape Ratzinger et le car­di­nal Sarah est allée cre­scen­do de maniè­re déva­sta­tri­ce, ali­men­tée dans les fai­ts par les démen­tis à répé­ti­tion du Préfet de la mai­son pon­ti­fi­ca­le Georg Gänswein con­cer­nant la core­spon­sa­bi­li­té du pape émé­ri­te dans la rédac­tion et dans la publi­ca­tion du livre, allant jusqu’à deman­der le retrait de sa signa­tu­re. Et ce mal­gré la répli­que du car­di­nal Sarah qui publié en vain la recon­struc­tion pré­ci­se et détail­lée de la genè­se du livre par ses deux auteurs.

Donc, la mati­née du mer­cre­di 15 jan­vier, pen­dant que le pape François tenait son audien­ce géné­ra­le heb­do­ma­dai­re et que Mgr Gänswein était assis à ses côtés dans la sal­le Paul VI, com­me c’est l’usage, c’est-à-dire loin du mona­stè­re Mater Ecclesiae où rési­de le pape émé­ri­te dont il est le secré­tai­re, Benoît XVI a pris per­son­nel­le­ment son télé­pho­ne pour appe­ler le car­di­nal Sarah d’abord chez lui, sans suc­cès, et ensui­te à son bureau, où le car­di­nal a répon­du.

Affligé, Benoît XVI a fait part au car­di­nal Sarah de tou­te sa soli­da­ri­té. Il lui a con­fié qu’il ne par­ve­nait pas à com­pren­dre les rai­sons d’une agres­sion à ce point vio­len­te et inju­ste. Et il a pleu­ré. Et le car­di­nal Sarah a pleu­ré éga­le­ment. Leur con­ver­sa­tion télé­pho­ni­que s’est ter­mi­née alors qu’ils éta­ient tous les deux en lar­mes.

*

Le second évé­ne­ment dont nous don­nons l’information en pri­meur ici s’est pas­sé pen­dant la ren­con­tre entre le car­di­nal Sarah et le pape Ratzinger, dans la rési­den­ce de ce der­nier, le soir du ven­dre­di 17 jan­vier.

Ce soir-là, le car­di­nal a fait réfé­ren­ce à cet­te entre­vue dans trois twee­ts dans lesquels il a con­fir­mé que le pape émé­ri­te et lui-même éta­ient tota­le­ment sur la même ligne en ce qui con­cer­nait la publi­ca­tion du livre.

Mais ce qu’il n’a pas dit, c’est qu’au cours de ce même entre­tien – qui s’est en réa­li­té dérou­lé à deux momen­ts distinc­ts, d’abord à 17h et ensui­te à 19h – Benoît XVI avait rédi­gé avec lui un com­mu­ni­qué con­cis qu’il avait l’intention de publier avec la signa­tu­re du seul pape émé­ri­te, afin d’attester de la plei­ne har­mo­nie entre les deux co-auteurs du livre et de deman­der que ces­sent tou­tes les polé­mi­ques.

Afin que cet­te décla­ra­tion soit publiée, Mgr Gänswein a donc tran­smis le tex­te – dont Settimo Cielo est en pos­ses­sion et dans lequel on recon­naît clai­re­ment le sty­le per­son­nel, qua­si auto­bio­gra­phi­que du pape Ratzinger – au sub­sti­tut du secré­tai­re d’État, Mgr Edgar Peña Parra. Et il est rai­son­na­ble d’émettre l’hypothèse que ce der­nier en ait infor­mé son supé­rieur direct, le car­di­nal Pietro Parolin, ain­si que le Pape François en per­son­ne.

*

Quoi qu’il en soit – et c’est la troi­siè­me infor­ma­tion jusqu’ici iné­di­te -, cet­te décla­ra­tion du pape émé­ri­te n’a jamais vu le jour. Mais elle a vrai­sem­bla­ble­ment été à l’origine de la déci­sion de François de se pas­ser, dès ce moment, de la pré­sen­ce visi­ble du Préfet de la mai­son pon­ti­fi­ca­le Gänswein à ses côtés.

Sa der­niè­re appa­ri­tion publi­que remon­te au matin de ce même ven­dre­di 17 jan­vier, à l’occasion de la visi­te au Vatican du pré­si­dent de la République Démocratique du Congo. Après quoi, Mgr Gänswein n’est plus appa­ru aux côtés du pape, ni aux audien­ces géné­ra­les du mer­cre­di, ni aux visi­tes offi­ciel­les du vice-président amé­ri­cain Mike Pence, du pré­si­dent ira­kien Barham Salih et du pré­si­dent argen­tin Alberto Fernández.

Aux yeux de François, la décla­ra­tion de Benoît XVI avait effec­ti­ve­ment con­fir­mé le man­que de cré­di­bi­li­té des déné­ga­tions répé­tées de Mgr Gänswein à pro­pos de la core­spon­sa­bi­li­té du pape émé­ri­te dans la rédac­tion du livre.

Pour le dire autre­ment, l’opposition du pape émé­ri­te à ce que son suc­ces­seur cède aux cou­ran­ts radi­caux sur le front du céli­bat ecclé­sia­sti­que appa­rais­sait pure­ment et sim­ple­ment, sans plus aucu­ne atté­nua­tion.

Et tout cela à quel­ques jours de la publi­ca­tion d’u­ne exhor­ta­tion post-synodale dans laquel­le de nom­breu­ses per­son­nes à tra­vers le mon­de s’attendaient à lire une ouver­tu­re de François à l’ordination d’hommes mariés.

*

En corol­lai­re de tout cela, il faut éga­le­ment révé­ler le rôle joué par le car­di­nal Parolin dans cet­te affai­re.

En effet, le mer­cre­di 22 jan­vier, quand l’éditeur Cantagalli a publié un com­mu­ni­qué con­cer­nant la sor­tie immi­nen­te du livre en Italie, avec des modi­fi­ca­tions mineu­res et mar­gi­na­les par rap­port à l’original en fra­nçais, on n’a pas dit que ce com­mu­ni­qué avait été au préa­la­ble relu et cor­ri­gé dans les moin­dres détails par le car­di­nal secré­tai­re d’État, qui en avait fina­le­ment vive­ment encou­ra­gé la publi­ca­tion.

Un com­mu­ni­qué qui défi­nit le livre du pape Ratzinger et du car­di­nal Sarah com­me étant « un ouvra­ge d’une gran­de valeur théo­lo­gi­que, bibli­que, spi­ri­tuel­le et humai­ne, assu­rée par l’envergure de ses auteurs et de leur volon­té de met­tre à la dispo­si­tion de tous le fruit de leurs réfle­xions respec­ti­ves, mani­fe­stant ain­si leur amour pour l’Église, pour Sa Sainteté le pape François et pour tou­te l’humanité ».

Un arti­cle de Sandro Magister, vati­ca­ni­ste à L’Espresso.

Share Button

Date de publication: 12/02/2020