La Chine inventée par Mgr Sánchez Sorondo. Découverte d’un de ses carnets vieux de cinquante ans

« Je peux com­pren­dre, tout à la fou­gue de vou­loir ces accords entre la Chine et le Vatican, qu’on se pâme et qu’on fas­se l’éloge de la cul­tu­re chi­noi­se, du peu­ple chi­nois, de la men­ta­li­té chi­noi­se, com­me le fait le Pape François. Mais de là à pré­sen­ter la Chine com­me un modè­le… ».

Celui qui s’étonne, c’est le P. Bernardo Cervellera, direc­teur de l’agence Asia News de l’Institut pon­ti­fi­cal des mis­sions étran­gè­res, en com­men­tant les con­si­dé­ra­tions de l’évêque argen­tin Marcelo Sánchez Sorondo, tout juste ren­tré d’un voya­ge en Chine.

Sánchez Sorondo est chan­ce­lier de deux aca­dé­mies pon­ti­fi­ca­les, cel­les des scien­ces et cel­le des scien­ces socia­les, en plus d’être un vas­sal auda­cieux de la cour du Pape François. Et en effet, l’éloge inta­ris­sa­ble sur le régi­me de Pékin qu’il a éta­lé dans une inter­view il y a quel­ques jours pour la sec­tion espa­gno­le de Vatican Insider, ont susci­té l’étonnement:

> “Chinos, quie­nes mejor rea­li­zan la doc­tri­na social de la Iglesia”

En voi­ci un petit flo­ri­lè­ge :

« En ce moment, ceux qui met­tent le mieux en pra­ti­que la doc­tri­ne socia­le de l’Eglise, ce sont les chi­nois ».

« L’économie ne domi­ne pas la poli­ti­que, com­me c’est le cas aux Etats-Unis. La pen­sée libé­ra­le a éva­cué la notion de bien com­mun en pré­ten­dant qu’il s’agissait d’une idée vide.  Au con­trai­re, les chi­nois cher­chent le bien com­mun et subor­don­nent tou­te cho­se à l’intérêt géné­ral.  C’est Stefano Zamagni qui me l’a assu­ré, un c’est un éco­no­mi­ste tra­di­tion­nel, très appré­cié depuis long­temps, par tous les papes ».

« J’ai ren­con­tré une Chine extraor­di­nai­re. Ce que les gens ne savent pas c’est que le prin­ci­pe chi­nois cen­tral c’est : tra­vail, tra­vail, tra­vail.  Il n’y a rien d’autre, et au fond, com­me disait Saint Paul : que celui qui ne tra­vail­le pas ne man­ge pas non plus ».

« Il n’y a pas de ‘vil­las mise­rias’, il n’y a pas de dro­gue, les jeu­nes ne se dro­guent pas. Il y a une con­scien­ce natio­na­le posi­ti­ve.  Les chi­nois ont une qua­li­té mora­le qu’on ne trou­ve nul­le part ail­leurs ».

« Le pape aime le peu­ple chi­nois, il aime son histoi­re. En ce moment, les poin­ts de con­ver­gen­ce sont nom­breux.  On ne peut pas pen­ser que la Chine d’aujourd’hui soit cel­le de l’époque de Jean-Paul II ou la Russie de la guer­re froi­de ».

*

Inutile de dire que Mgr Sánchez Sorondo est reve­nu enthou­sia­ste de son voya­ge en Chine. Tellement enthou­sia­ste qu’il nous ren­vo­ie un demi-siècle en arriè­re, à l’époque de ces car­ne­ts de voya­ge rédi­gés par des intel­lec­tuels célè­bres, des écri­vains et des hom­mes d’Eglise qui s’étaient ren­dus en Chine vers la fin de la Révolution cul­tu­rel­le, une épo­que ter­ri­fian­te, fana­ti­que et san­gui­nai­re s’il en est, mais qu’ils admi­ra­ient pour­tant et exal­ta­ient com­me l’acte de nais­san­ce d’une nou­vel­le huma­ni­té ver­tueu­se.

On trou­ve­ra ci-dessous un exem­ple de ce sty­le exal­té du début des années soixante-dix. Les auteurs sont deux catho­li­ques ita­liens de pre­mier plan : Raniero La Valle (né en 1931), ancien direc­teur de quo­ti­dien catho­li­que de Bologne « L’Avvenire d’Italia » et célè­bre chro­ni­queur du Conseil Vatican II et Gianpaolo Meucci (1919/1986), disci­ple de don Lorenzo Milani et pré­si­dent du tri­bu­nal des mineurs de Florence.

Le voya­ge qu’ils rela­tent se dérou­le en 1973, à mi-chemin entre la pério­de la plus san­glan­te de la Révolution cul­tu­rel­le (1966–1969) et la mort de Mao Tsé-Toung (1976).

En reli­sant leur élo­ge de la socié­té chi­noi­se, on ne man­que­ra pas d’être frap­pé par la res­sem­blan­ce avec ce que décla­re aujourd’hui Mgr Sánchez Sorondo.

Même en ce qui con­cer­ne l’Eglise chi­noi­se d’hier et d’aujourd’hui, les juge­men­ts des uns des autres ne diver­gent pas tel­le­ment. Ce dont ils rêvent, c’est d’une Eglise non plus « étran­gè­re » mais « sini­sée », c’est-à-dire exac­te­ment ce que sou­hai­tent – à leur maniè­re – les diri­gean­ts actuels de Pékin : une Eglise entiè­re­ment sou­mi­se à leur pou­voir.

Mais avant de fai­re pla­ce à ce jour­nal de voya­ge, il nous faut met­tre les cho­ses au point con­cer­nant le pro­fes­seur Zamagni cité par Mgr Sánchez Sorondo pour sou­te­nir son point de vue.

Il n’y a rien de plus faux. Interpellé par le jour­nal en ligne de sa vil­le, Rimini, M. Zamagni, éco­no­mi­ste de répu­ta­tion inter­na­tio­na­le et ancien pré­si­dent de la Faculté d’économie de Bologne, n’a pas sou­hai­té com­men­té les décla­ra­tions du mon­sei­gneur mais quel­ques cita­tions suf­fi­sent à démon­trer com­bien ils sont aux anti­po­des l’un de l’autre.

En 2015, voi­ci ce qu’il décla­rait dans une inter­view à « Famiglia cri­stia­na » : « Le Chine a cru pou­voir aller con­tre natu­re. Voilà le mal chi­nois.  Pékin a adop­té le modè­le de l’économie de mar­ché capi­ta­li­ste au sein d’un systè­me com­mu­ni­ste dic­ta­to­rial à par­ti uni­que marxiste-maoïste.  Même les plus stu­pi­des savent qu’un tel maria­ge est con­tre natu­re ».

Un an plus tôt, dans les colon­nes d’« Avvenire », il déno­nçait « la sépa­ra­tion tou­jours plus pro­fon­de entre le capi­ta­li­sme de mar­ché et la démo­cra­tie ». Et en novem­bre der­nier, au cours d’une con­fé­ren­ce à l’Université pon­ti­fi­ca­le gré­go­rien­ne, il a répé­té : « On a tou­jours con­si­dé­ré que l’économie de mar­ché capi­ta­li­ste était con­tre­ba­lan­cée par la démo­cra­tie à tra­vers l’État-providence.  Mais la nou­veau­té de notre épo­que c’est que ce lien s’est rom­pu : on peut être capi­ta­li­ste sans être démo­cra­te ».  Par deux fois, il a décla­ré : « Le cas d’école, c’est la Chine ».

Il est urgent de reve­nir à la réa­li­té.

*

Notes de voyage

de Gianpaolo Meucci et Raniero La Valle

[Extrait de « Incontro con la Cina », Libreria Editrice Fiorentine, Florence, 1973, pp. 70–73]

La socié­té chi­noi­se est plei­ne de viva­ci­té, de joie et de séré­ni­té. Jamais en un mois de séjour en Chine, nous n’avons res­sen­ti ne fût-ce que la plus fuga­ce impres­sion de l’existence d’un pou­voir poli­cier oppres­seur.  Même les vigi­les devant le palais du gou­ver­ne­ment, bien qu’elles cher­chent de tou­tes les façons pos­si­bles à se don­ner un air mar­tial, para­is­sent pre­sque ridi­cu­les par rap­port à leurs col­lè­gues occi­den­taux, si bien que face à eux, nos plan­tons de gar­de devant les caser­nes ou les monu­men­ts font figu­re de sol­da­ts nazis.

La Chine est un pays régu­lé non par une loi mais par l’adhésion à une foi, sous la con­dui­te d’une struc­tu­re sacer­do­ta­le tou­jours bien pré­sen­te au sein des mas­ses, et c’est une foi joyeu­se et libé­ra­tri­ce qui a même son pro­pre car­na­val les jours de la nou­vel­le année lunai­re, au cours duquel les pay­sans cas­sent leur tire­li­re et dépen­sent des som­mes con­si­dé­ra­bles, par rap­port à leurs reve­nus, gra­cieu­se­ment four­nies par ces mêmes com­mu­nes popu­lai­res.

C’est la rai­son pour laquel­le l’expérience chi­noi­se mar­que de maniè­re indé­lé­bi­le cha­que visi­teur qui se retrou­ve dans ce mon­de de rêve, dans une socié­té d’hommes œuvrant à la libé­ra­tion joyeu­se de l’homme et por­tés par la foi en l’homme.

Mais il nous faut appor­ter quel­ques remar­ques sur notre ren­con­tre avec l’Eglise catho­li­que qui est à Pékin pour trou­ver une clé d’interprétation de la réa­li­té chi­noi­se.

C’était diman­che et nous deman­dâ­mes de fai­re en sor­te de pou­voir assi­ster à la mes­se dans l’église catho­li­que de Nam-Dang qui avait été rou­ver­te au cul­te après une brè­ve pério­de de fer­me­tu­re pen­dant les années de la Révolution cul­tu­rel­le.

Ce qui devait être une expé­rien­ce riche de sens et d’espérance fut en réa­li­té la plus dou­lou­reu­se et la plus mor­ti­fian­te expé­rien­ce de notre long voya­ge.

Nous tom­bâ­mes tous d’accord sur cet­te con­clu­sion : il est bon et néces­sai­re qu’une Eglise de ce gen­re dispa­rais­se si l’on veut que l’annonce de l’Evangile puis­se demain rejoin­dre le peu­ple chi­nois et l’ouvrir à une autre dimen­sion.

L’Eglise de Nam-Dang est un monu­ment de cet­te men­ta­li­té colo­nia­li­ste qui pen­dant des siè­cles a empoi­son­né l’action mis­sion­nai­re de l’Eglise, une men­ta­li­té accep­tée par le plus grand nom­bre mais con­te­stée par quel­ques espri­ts éclai­rés.

Imaginez une égli­se de sty­le baro­que tar­dif qu’on aurait trans­por­té de la vieil­le Rome à Pékin, avec son Sacré-Cœur, la même sta­tuet­te de la Vierge sur le maître-autel, y com­pris une Sainte Rita dont le cul­te est si popu­lai­re en Italie.

Le prê­tre qui dit la mes­se est vieux, à l’instar des sept chi­nois qui y assi­stent. Il mar­mon­ne la mes­se en latin, tour­né vers l’autel.

Après la mes­se, nous par­lons avec un prê­tre plus jeu­ne tan­dis qu’on nous refu­se une ren­con­tre avec l’évêque qui, dit-on, habi­te dans l’enceinte l’église.

Nous évi­tons soi­gneu­se­ment d’aborder tou­te que­stion tou­chant à la poli­ti­que tout en insi­stant sur les que­stions rela­ti­ves à la reli­gio­si­té du peu­ple chi­nois.

Le prê­tre, qui tient en main la « Pars aesti­va » du bré­viai­re, à la maniè­re d’un sémi­na­ri­ste romain des années vingt, ne répond pas à ce qu’on lui deman­de. Il est étran­ger à son peu­ple et se con­ten­te de se con­for­mer for­mel­le­ment à des sché­mas qui ont été ensei­gnés avec une men­ta­li­té et une com­pré­hen­sion colo­nia­li­stes.

Nous avons à de nom­breu­ses repri­ses, à d’autres occa­sions éga­le­ment, cher­ché à discu­ter de la reli­gio­si­té du peu­ple chi­nois et de sa liber­té de reli­gion. Nous som­mes con­vain­cus que ce n’était pas pour masquer un quel­con­que sen­ti­ment anti­re­li­gieux que l’on élu­dait nos que­stions.  Le chri­stia­ni­sme était la reli­gion du pou­voir et des puis­san­ces colo­nia­les, et ils l’ont com­bat­tu en la per­son­ne de ses mini­stres qui éta­ient des citoyens des pays occu­pan­ts ; mais la con­sti­tu­tion chi­noi­se recon­naît la liber­té reli­gieu­se.

Ce que pour­ra être la futu­re atti­tu­de de Rome en ce qui con­cer­ne les évê­ques chi­nois nous sem­ble susci­ter bien peu d’intérêt.

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Sandro Magister est le vati­ca­ni­ste émé­ri­te de l’heb­do­ma­dai­re L’Espresso.
Tous les arti­cles de son blog Settimo Cielo sont dispo­ni­bles sur ce site en lan­gue fra­nçai­se.

Ainsi que l’in­dex com­plet de tous les arti­cles fra­nçais de www.chiesa, son blog pré­cé­dent.

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Date de publication: 9/02/2018