La peine de mort, cette volonté de tuer qui sommeille en nous

mastino4Si vous me deman­diez: “Maître Mastino, est-il juste ou non que l’Eglise s’op­po­se à la pei­ne de mort ?”, je vous répon­drais: mes­sei­gneurs, c’e­st non seu­le­ment légi­ti­me mais c’e­st justi­ce.  Ne fût-ce que par­ce que les pen­sées de celui qui assi­ste à une exé­cu­tion et l’â­me de celui qui défend la pei­ne de mort ne sont jamais pures.  Elles sont au con­trai­re mues par des désirs aus­si impurs qu’an­ce­straux.  Parfaitement.

Je ne suis pas favo­ra­ble à la pei­ne de mort et pour­tant je ne sors pas mani­fe­ster con­tre la pei­ne de mort par­ce que j’ai au fond de moi une pen­sée ata­vi­que qui s’en­ra­ci­ne au plus pro­fond de la natu­re humai­ne qui me fait pren­dre con­scien­ce avec pré­ci­sion de ce qu’e­st véri­ta­ble­ment la pei­ne de mort.  Permettez-moi d’a­voir la cruau­té de vous en fai­re part.

On trou­ve­ra cer­tes des mil­liers de justi­fi­ca­tions tout à fait légi­ti­mes à la pei­ne de mort, des justi­fi­ca­tions logi­ques, rai­son­na­bles, histo­ri­ques et théo­lo­gi­que­ment soli­des, voi­re hono­ra­bles et pru­den­tes.  Dieu lui-même ne s’en est jamais offu­squé, le Christ lui-même ne s’en est pas scan­da­li­sé: il s’e­st d’ail­leurs jamais pro­non­cé con­tre les lois de son peu­ple ni con­tre cel­les des peu­ples auprès desquels il prê­chait, sa seu­le incur­sion dans le domai­ne légi­sla­tif s’e­st résu­mée à dire qu’il fal­lait “ren­dre à César ce qui appar­te­nait à César”.  Par con­sé­quent, la pei­ne de mort pré­vue par la loi jui­ve n’é­tait pas pour lui sour­ce de scan­da­le, tant et si bien que durant son pro­cès il n’eut jamais à rap­pe­ler le com­man­de­ment “tu ne tue­ras point”, tout sim­ple­ment par­ce qu’il s’a­gis­sait d’u­ne pei­ne capi­ta­le et non d’un homi­ci­de.

Le sombre désir de tuer est ritualisé, c'est une façon de le rendre propre, de nous déculpabiliser et de dissimuler notre plaisir.

Le som­bre désir de tuer est ritua­li­sé, c’e­st une façon de le ren­dre pro­pre, de nous décul­pa­bi­li­ser et de dis­si­mu­ler notre plai­sir.

Un cas en par­ti­cu­lier m’a tout par­ti­cu­liè­re­ment mar­qué.  La scè­ne se dérou­le dans ce pays de psy­cho­pa­thes et de névro­sés qu’e­st l’Amérique: une famil­le sui­vie par les camé­ras avait tenu à assi­ster der­riè­re la vitre de pro­tec­tion à la fri­tu­re de l’as­sas­sin d’un de leurs paren­ts sur la chai­se élec­tri­que.  Et pen­dant que le con­dam­né était lit­té­ra­le­ment en train de gril­ler dans une ago­nie inter­mi­na­ble qui cul­mi­na lor­sque son corps se mit pra­ti­que­ment à brû­ler, les camé­ras les fil­ma­ient en gros plan lais­sant libre cours à leur joie.  Vengeance était fai­te.

Il est indé­nia­ble que la pei­ne de mort ait tou­jours été tenue en hau­te esti­me dans les milieux pro­te­stan­ts et, cela va sans dire, musul­mans: de tous temps, ces peu­ples se sont bat­tus non seu­le­ment pour la con­ser­ver mais sur­tout pour l’ap­pli­quer le plus sou­vent pos­si­ble.  Les catho­li­ques, en revan­che, ont tou­jours fait la moue: pas par­ce qu’ils sont meil­leurs mais sur­tout par­ce qu’ils sont sen­ti­men­taux, c’est-à-dire qu’ils sont con­vain­cus d’ê­tre bons.  Ce n’e­st qu’u­ne hypo­thè­se.  A moins qu’il ne s’a­gis­se d’un héri­ta­ge de cet­te men­ta­li­té catho­li­que qui à l’i­dée du péché oppo­se cel­le du remè­de en face du carac­tè­re irré­mé­dia­ble de cet­te con­fes­sion dépour­vue de récon­ci­lia­tion que con­nais­sent musul­mans et pro­te­stan­ts.

Devant le spec­ta­cle du con­dam­né cloué au pilo­ri et livré à la vin­dic­te publi­que, face à la bou­che­rie et au sang qui cou­le, à la ven­gean­ce — par­ce qu’en défi­ni­ti­ve la pei­ne de mort n’e­st rien d’au­tre qu’u­ne ven­gean­ce recou­ver­te des ori­peaux de la justi­ce — le peu­ple éprou­ve bien plus que de la sati­sfac­tion: il res­sent une véri­ta­ble jouis­san­ce.

De tout temps, le sang a été le diver­tis­se­ment de choix des mas­ses, c’e­st la rai­son pour laquel­le les tyrans ont tou­jours veil­lé à ce qu’il cou­le en abon­dan­ce pour répri­mer et apai­ser le peu­ple.  En retour, le bon peu­ple ne s’e­st jamais las­sé d’as­si­ster au tri­ste spec­ta­cle des fers rou­gis et même d’ap­plau­dir à tout rom­pre.  De mémoi­re d’hom­me, on n’a jamais vu une fou­le pren­dre d’as­saut l’é­cha­faud pour sau­ver le con­dam­né mais tou­jours pour en récla­mer le sang.  S’il y eut par­fois des pro­te­sta­tions, ce fut tou­jours à cau­se de quel­que “grâ­ce” accor­dée au der­nier moment, par­ce que l’on ne s’é­tait pas suf­fi­sam­ment achar­né sur le con­dam­né, par­ce qu’on ne pou­vait pas bien voir, par­ce qu’il n’y avait pas assez de pla­ce pour con­te­nir la fou­le des spec­ta­teurs ou par­ce que l’on avait déci­dé d’e­xé­cu­ter la sen­ten­ce à huis clos.

Quand le désir de tuer devient jeu

Quand le désir de tuer devient jeu

Nous tou­chons là au cœur de la que­stion.  La pei­ne de mort, bien avant d’ê­tre une mesu­re dis­sua­si­ve com­me le pré­ten­dent les popu­li­ste, un remè­de com­me le pen­sent les hypo­cri­tes ou bien un der­nier recours com­me l’ad­met­tent — par­fois à rai­son — les scru­pu­leux, est avant tou­te cho­se un instinct pri­mor­dial, un besoin obscur issu des tré­fonds de notre natu­re humai­ne: le besoin de tuer, l’an­ce­stra­le néces­si­té cathar­ti­que de sen­tir la ter­re se gor­ger de sang, tel un regé­né­ra­teur social qui lave­rait les fau­tes col­lec­ti­ves et indi­vi­duel­les, tou­tes ensem­bles pro­je­tées sur la vic­ti­me expia­toi­re au point d’en fai­re un “con­dam­né à mort”.

La pei­ne de mort, au-delà de tout pré­tex­te et de tou­te justi­fi­ca­tion humai­ne et par-delà tou­te rete­nue que la décen­ce ou que l’hy­po­cri­sie nous impo­se­ra­ient, est par dessus-tout ce désir pri­mi­tif que Caïn avait de tuer son frè­re, cet­te fois d’u­ne maniè­re ritua­li­sée visant à sacra­li­ser l’ac­te homi­ci­de pour en quel­que sor­te le neu­tra­li­ser en se disait que “ce n’e­st pas Abel que l’on tue mais son assas­sin”, come si le sang avait une odeur.  La ritua­li­sa­tion du meur­tre n’a pour autre but que de déchar­ger l’ac­te de tout sen­ti­ment de fau­te et de lui prê­ter un sens de puri­fi­ca­tion.  En outre, juste­ment par­ce que le rite ne se dérou­le pas à titre per­son­nel mais “en la per­son­ne” de quel­qu’un d’au­tre, celui-ci sert à décul­pa­bi­li­ser et à absou­dre en délé­gant à “l’au­tre” l’ac­te con­cret de met­tre à mort, un autre qui à son tour n’a pas de nom, de visa­ge (le bour­reau por­te un capu­chon), de per­son­na­li­té ni de volon­té et qui n’e­st donc pas suscep­ti­bles d’ê­tre indi­vi­duel­le­ment mis en cau­se dans le cadre de ses san­glan­tes fonc­tions.  Il s’a­git d’u­ne sor­te d’im­mu­ni­sa­tion col­lec­ti­ve dans laquel­le “per­son­ne” devient l’Assassin Collectif.

Le désir de tuer, même lorsqu'il est ritualisé, peine à masquer la jouissance et le plaisir pervers de l'acte. C'est un orgasme.

Le désir de tuer, même lor­squ’il est ritua­li­sé, pei­ne à masquer la jouis­san­ce et le plai­sir per­vers de l’ac­te. C’est un orga­sme.

La jalou­sie.  Voilà le moteur de tou­te l’hi­stoi­re divi­ne et humai­ne, une envie obscu­re et sui­ci­dai­re: Lucifer est jaloux de Dieu, Caïn est jaloux d’Abel, Eve est jalou­se d’Adam: déi­ci­des, meur­tres, sui­ci­des…  voi­là con­crè­te­ment quel­le était la fau­te de nos ancê­tres.  La con­voi­ti­se.  Et c’e­st enco­re de con­voi­ti­se dont il est que­stion lor­sque l’on lit dans l’é­pî­tre de Jacques: ““Chacun est ten­té par sa pro­pre con­voi­ti­se qui l’entraîne et le séduit.  Puis la con­voi­ti­se conçoit et enfan­te le péché, et le péché, arri­vé à son ter­me, engen­dre la mort. “.  Le Désir et la Mort sont l’al­pha et l’o­mé­ga du côté obscur qui som­meil­le en cha­cun de nous depuis le Péché ori­gi­nel qui fait de nous tous des meur­triers à des niveaux divers, selon que nous don­nions la mort ou que nous sou­hai­tions qu’el­le soit don­née.

Je lisais à ce pro­pos ce pas­sa­ge du Comte de Monte-Cristo dont je tiens l’au­teur, Alexandre Dumas, en hau­te esti­me:

“Les deux vale­ts ava­ient por­té le con­dam­né sur l’échafaud, et là, mal­gré ses efforts, ses mor­su­res, ses cris, ils l’avaient for­cé de se met­tre à genoux. Pendant ce temps, le bour­reau s’était pla­cé de côté et la mas­se en arrêt ; alors, sur un signe, les deux aides s’écartèrent. Le con­dam­né vou­lut se rele­ver, mais avant qu’il en eût eu le temps, la mas­se s’abattit sur sa tem­pe gau­che ; on enten­dit un bruit sourd et mat, le patient tom­ba com­me un bœuf, la face con­tre ter­re, puis, d’un contre-coup, se retour­na sur le dos. Alors le bour­reau lais­sa tom­ber sa mas­se, tira le cou­teau de sa cein­tu­re, d’un seul coup lui ouvrit la gor­ge et, mon­tant aus­si­tôt sur son ven­tre, se mit à le pétrir avec ses pieds.  À cha­que pres­sion, un jet de sang s’élançait du cou du con­dam­né.”

Par Antonio Margheriti, d’a­près un arti­cle ori­gi­nal en ita­lien tra­duit et publié avec l’au­to­ri­sa­tion de l’au­teur.

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