Ce qu’il reste du Carême

Le gras, la mort et le sexe: le Carême aujourd’hui

careme-1Ou com­ment le bien-être a pris la pla­ce de ce qui est bien, la pré­ven­tion cel­le de la san­té, l’e­xer­ci­ce phy­si­que cel­le de l’e­xer­ci­ce de la ver­tu. La dié­té­ti­que cel­le du jeû­ne, l’ob­ses­sion con­tre les ali­men­ts gras cel­le des pri­va­tions ali­men­tai­res. Tel est le nou­veau mora­li­sme néo-gnostique.  C’est ain­si que nous som­mes pas­sés du regi­men sal­va­tio­nis au regi­men sani­ta­tis.

Du regimen salvationis au regimen sanitatis

Nous voi­ci en Carême. Peut-on rêver meil­leu­re pério­de pour par­ler du gras et du mai­gre, de la nour­ri­tu­re et de l’ab­sti­nen­ce, de la vie et de la mort? Le gras, le sexe et la mort. La foi. Que reste-t-il aujour­d’­hui de l’ab­sti­nen­ce chré­tien­ne ?  En fait, rien ne se perd au sens reli­gieux des cho­ses qui sont inscri­tes dans l’hom­me, tout se tran­sfor­me. Fini donc l’a­spect péni­ten­tiel du Carême, il est aujour­d’­hui poli­ti­que­ment incor­rect et démo­dé, quand il n’e­st pas con­si­dé­ré par cer­tains com­me une for­me de néo-pélagianisme.  Nous voi­ci aujour­d’­hui à l’au­be du néo-gnosticisme.

Il est vrai­ment curieux, pour ne pas dire tri­ste, de voir qu’à l’au­dien­ce du mer­cre­di à Saint-Pierre, en ce tout début de Carême qui s’ou­vre par ce temps fort des Cendres, quel­qu’un n’a rien trou­vé de mieux à fai­re que d’of­frir des sau­cis­sons et des gâteaux au pape. En effet: chas­sez Pélage et c’e­st Lucullus qui arri­ve au galop. Il y a vrai­ment de quoi se deman­der si ceux-là sont enco­re chré­tiens. Ou peut-être n’est-ce pas tri­ste du tout s’agit-il en fin de comp­te d’un devoir salu­tai­re d’of­frir des sau­cis­sons au pape pen­dant le Carême. Vous allez com­pren­dre.

La mort obscène

Comment les abeil­les meurent-elles ? J’ai posé cet­te que­stion a un api­cul­teur qui se trou­ve éga­le­ment être un blo­gueur catho­li­que bien con­nu: : Francesco Colafemmina. Ce qu’il m’a racon­té m’a lais­sé pro­fon­dé­ment mar­qué par la déli­ca­tes­se de ce qui sem­ble être un véri­ta­ble rituel funé­rai­re, anti­que, immua­ble, un offi­ce pieux et pre­sque chré­tien pourrait-on dire et en tout cas tout impré­gné d’u­ne poé­sie ance­stra­le.

Les abeil­les ne vivent que 50 jours. Je n’i­ma­gi­nais pas que leur vie puis­se être si brè­ve. Malgré cela elles ont une mémoi­re gigan­te­sque, com­me si elles deva­ient vivre cen­te­nai­res. Je réponds à l’a­pi­cul­teur que si le deuil c’e­st fai­re mémoi­re, alors les abeil­les sont tou­jours en deuil: leurs jours sont tel­le­ment courts. Mais le temps est rela­tif, c’e­st une super­sti­tion, il n’e­xi­ste pas. La mémoi­re ne comp­te pas les heu­res et Dieu non plus car n’est-il pas écrit: « pour Lui, un instant dure tou­jours et l’é­ter­ni­té n’e­st qu’un instant » ?

Les abeil­les ouvriè­res vivent de février à août, 50 jours pour les plus frê­les, 60 pour les plus robu­stes. Il est écrit: « Le nom­bre de nos années ? Soixante-dix, quatre-vingts pour les plus vigou­reux ». Toutefois, les abeil­les nées fin août vivent jusqu’à 180 jours. La rei­ne, quant à elle, peut vivre 5 ans.
Mais quand une abeil­le meurt, que devient son petit corps? J’ai posé la que­stion à mon ami.
Le matin, les abeil­les ramas­sent les cada­vres, les trans­por­tent à tire d’ai­les à distan­ce de la ruche et elles les dépo­sent de pré­fé­ren­ce sur un brin d’her­be. « C’est une céré­mo­nie à laquel­le j’ai moi-même assi­sté à de nom­breu­ses repri­ses » elles se sont endor­mies avec cet­te pen­sée et elles se sont rapi­de­ment réveil­lées avec la même pen­sée. Dans une ruche nous ne trou­ve­rez nul­le tra­ce de cada­vre ni même la plus peti­te tra­ce de sale­té. Cette scè­ne m’a com­plè­te­ment retour­né, pre­sque jusqu’aux lar­mes: l’a­beil­le défun­te repo­sant sur un brin d’her­be, lais­sée au souf­fle du vent et à la dou­ce cares­se de la bri­se de l’au­ro­re, avant que le soleil ne se lève.

Représentons-nous cet­te scè­ne, l’é­té à six heu­res du matin, aux pre­miers feux du jour qui se lève. Les abeil­les ramas­sent leurs peti­tes soeurs, choi­sis­sent soi­gneu­se­ment un brin d’her­be, y dépo­sent leur far­deau et d’un bat­te­ment d’ai­les, le lais­sent retour­ner à la ter­re. C’est émou­vant. Sans aucun dou­te.
C’est ain­si que meu­rent les abeil­les. Mais com­ment l’hom­me meurt-il, lui? Qui le trans­por­te hors de son « alvéo­le humai­ne », loin de sa vil­le, de son immeu­ble pour le fai­re repo­ser avec autant de poé­sie? Qui a pitié de lui? Qui sont ses « frè­res » qui, à l’in­star des abeil­les, les dépo­se­ront sur un brin d’her­be ou une fleur de mai ou sur la ter­re meu­ble?

Je le décou­vre, pour la énniè­me fois, dans les pages du Messagero que je feuil­let­te un diman­che matin, atta­blé au bar l’Africano.

« Pauvre papa, il n’a jamais eu de chan­ce quand il était en vie, il n’en a pas eu davan­ta­ge après sa mort. Je l’ai vu mou­rir deux fois: je le regar­dais et j’a­vais hon­te », décla­re sa fil­le Debora. Maurizio Sebastianelli, 52 ans, 180 cm pour 130 kilos meurt subi­te­ment avant Noël. C’est sa fil­le doit s’oc­cu­per seu­le des funé­rail­les: elle se rend à l’Ama, l’a­gen­ce com­mu­na­le de Rome qui s’oc­cu­pe des funé­rail­les des indi­gen­ts et on lui deman­de 2.300 EUR qu’el­le doit emprun­ter. Elle ne deman­de qu’u­ne seu­le faveur: un cer­cueil qui soit assez grand et rési­stant, « ren­for­cé » pour son cor­pu­lent papa qui est mort. Mais dans la métro­po­le, dans les méan­dres de la bureau­cra­tie com­mu­na­le, dans tout ce fatras « public », per­son­ne ne voit et per­son­ne n’en­tend, per­son­ne ne con­naît per­son­ne et ne prê­te atten­tion à ce signal instinc­tif qui carac­té­ri­se notre huma­ni­té com­mu­ne: l’em­pa­thie. Il n’y a que des numé­ros, que l’a­pa­thie admi­ni­stra­ti­ve ordi­nai­re et si en outre on est pau­vre, alors on n’e­st plus rien. Juste un poids péni­ble à expé­dier sans trop de sen­ti­ment et sur­tout sans trop per­tur­ber l’in­do­len­ce de qui que ce soit.

Maurizio Sebastianelli et sa fille, peu avant sa mort.

Maurizio Sebastianelli et sa fil­le, peu avant sa mort.

En lisant tout cela, je me sur­prends à pen­ser à com­ment meu­rent les abeil­les. A com­ment il serait mer­veil­leux d’ê­tre une abeil­le, entou­rée d’au­tres abeil­les pour le der­nier voya­ge: s’en­vo­ler une der­niè­re fois à l’au­be, por­tée par les ailes de mes soeurs qui me dépo­se­ra­ient sur un brin d’her­be cares­sé par la bri­se mati­na­le, être empor­té par les pre­miers souf­fles du vent du pre­mier jour puis bascu­ler déli­ca­te­ment dans la ter­re meu­ble.
Ils débar­quent à la mai­son de Maurizio avec un cer­cueil quel­con­que, ni ren­for­cé ni même assez grand.  C’est tout ce que la com­mu­ne de Rome est dispo­sée à four­nir: com­ment serait-il d’ail­leurs pos­si­ble, étant don­né le carac­tè­re poli­ti­que­ment incor­rect du « gras » que l’Ama ne soit pas elle aus­si en guer­re con­tre l’o­bé­si­té? Pas de cer­cueil pour les gros! Les per­son­nes obè­ses ne sont pas pré­vues à Rome par­ce qu’en plus de fai­re tache dans le décor et de bles­ser l’e­sthé­ti­que, elles con­sti­tuent une offen­se à la san­té publi­que, sans comp­ter qu’el­les sont sur­tout péni­bles à trans­por­ter quand elles sont mor­tes. Elles ne sont pas dignes d’a­voir un cer­cueil cor­re­spon­dant à leur ton­na­ge hon­teux et mal­sain, indu­bi­ta­ble­ment à la sour­ce de cet­te mort pré­ma­tu­rée qu’ils ont tout de même un peu cher­chée. Et en plus ils se plai­gnent? Ma com­mu­ne a des cer­cueils pour les nains, les dif­for­mes, les pyg­mées et même les géan­ts mais pas pour les obè­ses. Pas que­stion de discu­ter. L’obésité est une mala­die socia­le­ment hon­teu­se.

Ils com­pri­ment donc, obscè­nes, le cada­vre de Maurice dans le cer­cueil. Ils his­sent le cer­cueil et le sou­lè­vent. Le cer­cueil cède sous le poids. Le cada­vre pas­se outre dans un cra­que­ment lugu­bre. La fil­le s’en­fuit hor­ri­fiée et sort dans la rue en hur­lant. Elle est embar­quée aux urgen­ces en état de choc. Peu impor­te: on glis­se une feuil­le de zinc sous la dépouil­le, on enve­lop­pe le cer­cueil bri­sé dans une cou­ver­tu­re et on se rend à l’é­gli­se mal­gré l’é­nor­me retard. J’imagine la péni­ble sui­te de cet­te histoi­re: ils arri­vent enco­re plus en retard aux cime­tiè­re de la Prima Porta avec le cada­vre pan­te­lant et il est trop tard pour l’en­ter­rer: les défun­ts obè­ses de Rome n’ont même plus ce droit à ça. Quelqu’un s’en serait bien préoc­cu­pé le len­de­main, pour autant qu’on ait trou­vé une niche d’u­ne capa­ci­té suf­fi­san­te et, pour ce qui est de l’en­ter­re­ment en plei­ne ter­re, il n’y a pas si long­temps quel­qu’un pré­ten­dait que « les gros pol­luent plus que les autres » la ter­re et les nap­pes aqui­fè­res, même s’il n’y en a pas sous le cime­tiè­re, c’e­st pareil… Les brû­ler? Ils pol­luent beau­coup trop l’air et con­som­ment trop d’é­ner­gie. C’est sim­ple: ils ne devra­ient pas exi­ster ou bien ils n’ont qu’à mai­grir.

Malheur aux gros. Et malheur sur­tout aux soli­tai­res et aux pau­vres: il n’y a pas de plus gran­de tri­stes­se que de recou­rir à la vil­le pour des funé­rail­les d’in­di­gen­ts dans l’a­no­ny­mat des métro­po­les. Déjà qu’ils sont pau­vres, ils n’ont pas à être gros. Un pau­vre ça devrait être efflan­qué: pas que­stion de cer­cueils gran­de capa­ci­té ou hau­te rési­stan­ce. Quatre feuil­les de con­tre­pla­qué suf­fi­sent. Mourir en vil­le ce n’e­st pas seu­le­ment tri­ste, ça devient même dan­ge­reux.

J’ai par­fois été ten­té de fon­der un ordre reli­gieux qui ne s’oc­cu­pe­rait que des morts (une autre péri­phé­rie exi­sten­tiel­le) et de pom­pes funè­bres.  Ne juge-t-on pas le niveau de civi­li­sa­tion et d’hu­ma­ni­té d’un peu­ple à la façon dont il trai­te ses morts? La mort sans le sacré qui seul peut pré­ser­ver la pudeur qui revient aux morts, ce serait la fin de l’hu­ma­ni­té.

Le gras amer

careme-3

C’est ain­si que l’hom­me meurt, tel est son der­nier voya­ge d’in­for­tu­ne. Et alors, je me reme­ts à pen­ser à ces abeil­les si légè­res. Mais je pen­se aus­si que le gras est plus amer que la mort. Il n’en a pas tou­jours été ain­si: autre­fois sym­bo­le de beau­té, mar­que de san­té, pre­u­ve d’o­pu­len­ce, expres­sion de la paix mora­le et socia­le, le gras était une béné­dic­tion divi­ne. On se pri­vait de gras en carê­me pré­ci­sé­ment à cau­se de son carac­tè­re festif, par­ce qu’il s’a­gis­sait d’un déli­ce à table et un d’un raf­fi­ne­ment sur le corps. Il n’é­tait pas de bon ton de l’ex­po­ser dans ce temps fort et péni­ten­tiel par­ce que la péni­ten­ce con­si­ste juste­ment à se pri­ver de quel­que cho­se d’a­gréa­ble, sinon l’on aurait ces­sé d’ê­tre tri­ste et con­trit. Le gras avait la saveur et la con­si­stan­ce d’u­ne vie bénie par la sura­bon­dan­ce de la grâ­ce. C’était la joie de vivre.

Dans l’un de ses nom­breux actes d’au­to­de­struc­tion, une cer­tai­ne géné­ra­tion post-conciliaire a libé­ra­li­sé les pré­cep­tes et les péni­ten­ces, les absti­nen­ces et les jeû­nes dans les temps forts pour les lais­ser à la libre ini­tia­ti­ve et à la fan­tai­sie des fidè­les. Avec la con­sé­quen­ce qu’ils fini­rent par tom­ber en désué­tu­de et que la foi elle-même, qui con­si­ste aus­si à fai­re ou à ne pas fai­re cer­tai­nes cho­ses en des temps déter­mi­nés, finit par s’en res­sen­tir. Peu à peu, cet­te libé­ra­li­sa­tion des pré­cep­tes a cédé la pla­ce à une dia­bo­li­sa­tion et à une répres­sion de l’ac­te péni­ten­tiel. Dans cet­te furie déva­sta­tri­ce, même le péché a été lui-même « libé­ra­li­sé » et qua­si­ment, « abo­li » ain­si que le repen­tir et la répa­ra­tion.

careme-4

Mais ce qui est sup­pri­mé en haut est desti­né à réap­pa­raî­tre en bas sous une autre for­me. Et dans notre cas, aujour­d’­hui, l’af­fa­dis­se­ment du sens du péché (et de la répa­ra­tion péni­ten­tiel­le) réap­pa­raît sous l’a­va­tar de la cul­pa­bi­li­té ali­men­tai­re et esthé­ti­que. Les absti­nen­ces d’au­tre­fois — par exem­ple man­ger mai­gre le ven­dre­di — qui ava­ient une valeur reli­gieu­se et puri­fi­ca­tri­ce liés au regi­men sal­va­tio­nis ont cédé la pla­ce à la dia­bo­li­sa­tion des ali­men­ts gras et donc “impurs” où la grais­se est deve­nue syno­ny­me de mala­die et de vice, de mort poten­tiel­le, syno­ny­mes qui se sont sub­sti­tués aux con­cep­ts de péché, de vice et de dam­na­tion.  La cul­pa­bi­li­té indi­vi­duel­le d’au­tre­fois s’e­st muée, tou­jours à cau­se de l’a­bus de grais­ses, en une cul­pa­bi­li­té et en une stig­ma­ti­sa­tion socia­le. La négli­gen­ce de la répa­ra­tion et de la puri­fi­ca­tion qui trou­va­ient leur sour­ce dans la peur du péché a fait pla­ce à la pho­bie de la souf­fran­ce et à l’ob­ses­sion esthé­ti­que. Le corps a enva­hi la pla­ce occu­pée par l’â­me alors qu’il n’é­tait autre­fois que l’au­tre moi­tié de l’hom­me.

La chair immonde

careme-5

Je suis bien enten­du un disci­ple de Piero Camporesi et il suf­fit de le lire pour com­pren­dre bien des cho­ses. L’ancien testa­ment mobi­li­se ad nau­seam de façon névro­ti­que tou­te la reli­gio­si­té jui­ve sur les inter­di­ts ali­men­tai­res: l’in­ter­dit le plus pesant est celui de la vian­de, le plus raf­fi­né et essen­tiel de tous les déli­ces, la sour­ce ori­gi­nel­le de tou­te « cor­rup­tion » à par­tir du moment où l’on con­si­dè­re la bou­che com­me la por­te d’en­trée roya­le de tous les vices.

Ensuite, le chri­stia­ni­sme est arri­vé et a fait voler en écla­ts ce ter­ro­ri­sme ali­men­tai­re pour lais­ser au chré­tien, à l’e­xem­ple de Jésus qui était lui-même un grand man­geur, une liber­té ali­men­tai­re tota­le sur tous les ali­men­ts. Mais en fin de comp­te, même le chri­stia­ni­sme sem­ble récu­pé­rer les absten­tions ali­men­tai­res de jadis: il n’e­st plus que­stion d’a­li­men­ts purs et impurs mais de péni­ten­ce, de pri­va­tion tem­po­rai­re en fonc­tion des temps litur­gi­ques et il s’a­git donc davan­ta­ge d’u­ne for­me de sacra­li­sa­tion du temps à tra­vers cer­tains ali­men­ts. En réa­li­té sur­tout de l’a­li­ment par excel­len­ce, la plus pre­sti­gieux d’en­tre tous: la vian­de. Non pas par­ce qu’el­le serait impu­re mais bien à cau­se de son carac­tè­re “impé­ni­tent”, un luxe duquel il con­vient de se pri­ver pen­dant les temps forts: il n’e­st pas ici que­stion d’é­vi­ter d’ê­tre con­ta­mi­né par l’im­pur mais bien de puri­fi­ca­tion, le pro­blè­me con­cer­ne la per­son­ne elle-même et non pas l’o­b­jet de ses appé­ti­ts.

En fin de comp­te, com­me je l’ai déjà dit, le Concile a fait pla­ce net­te de tout cela en bou­scu­lant les habi­tu­des sacrées de catho­li­ques, avec la con­sé­quen­ce dom­ma­gea­ble de désa­cra­li­ser le temps en s’en remet­tant aux « pro­pres pos­si­bi­li­tés de cha­cun » dans lesquel­les l’o­b­jec­tif com­mu­nau­tai­re est dis­sous dans les égoï­smes indi­vi­duels. La dimen­sion péni­ten­tiel­le dispa­raît en même temps qu’u­ne mani­fe­sta­tion tan­gi­ble du temps sacré chez les catho­li­ques.

careme-6

On pour­rait dire que ce que les auto­ri­tés reli­gieu­ses rejet­tent avec for­ce, ce que la sécu­la­ri­sa­tion de mas­se vou­drait à tout prix chas­ser par la por­te ren­tre­rait ensui­te par la fenê­tre sous une autre for­me. Qu’est-ce que cet­te ter­reur sans ces­se gran­dis­san­te sur la con­som­ma­tion de vian­de sinon une rémi­ni­scen­ce défor­mée des anciens inter­di­ts hébraï­ques et des absti­nen­ces chré­tien­nes? Qu’est-ce que ce retour laïc si poli­ti­que­ment cor­rect à l’ab­sti­nen­ce vian­de et quel­le est ce pré­sa­ge apo­ca­lyp­ti­que autour de son impu­re­té qui se mani­fe­ste­rait sous for­me de can­cers, infarc­tus et autres excès de grais­ses en cas de con­som­ma­tion régu­liè­re? Qu’est-ce donc sinon un retour au sacré d’au­tre­fois, défi­gu­ré, pro­fa­né, pre­sque dépouil­lé de tou­te réfé­ren­ce au divin et à tout mes­sa­ge escha­to­lo­gi­que?
Je dis “pre­sque” par­ce qu’au­jour­d’­hui, ces mêmes mili­tan­ts végans ou végé­ta­riens se réfè­rent de plus en plus sou­vent à des tex­tes sacrés plu­tôt ima­gi­nai­res et plus ou moins mani­pu­lés qui sont le fruit d’u­ne exé­gè­se témé­rai­re, naï­ve et idéo­lo­gi­que pour sou­te­nir leurs thè­ses et leurs théo­rè­mes néo-puritains, leur éthi­que des nou­vel­les absti­nen­ces, « natu­rel­les » selon eux, pen­dant qu’ils démon­trent, la bible dans une main et la vie des sain­ts — catho­li­ques — dans l’au­tre, qu’il n’e­st pas “natu­rel” d’ê­tre car­ni­vo­re. Il s’a­git donc d’u­ne ten­ta­ti­ve de resa­cra­li­ser dans un envi­ron­ne­ment pure­ment laïc une ten­dan­ce déjà sacrée mais qui était tom­bée en désué­tu­de dans un con­tex­te reli­gieux et qui, là où elle sub­si­ste de façon rési­duel­le, com­me dans cer­tains milieux juifs, se voit taxée de pha­ri­saï­sme et accu­sée de repor­ter sur des pra­ti­ques désor­mais dénuées de sens — ou dont on a oublié le sens pro­fond — la valeur que devra­ient avoir les fai­ts seuls et les caté­go­ries de l’e­sprit plu­tôt que les recet­tes de cui­si­nes.

Le chaste sexe

careme-7

Si la bou­che est la por­te d’en­trée de tous les vices, les par­ties géni­ta­les, et donc le sexe, en sont le reflet con­di­tion­né et le cloa­que: la con­ti­nen­ce à table a tou­jours été con­si­dé­rée com­me le che­min vers la con­ti­nen­ce au lit. Ce n’e­st pas un mystè­re que jadis, en pério­de de carê­me, même l’ab­sti­nen­ce sexuel­le au sein du lit con­ju­gal était con­si­dé­rée com­me loua­ble en tant que com­pa­gne du jeû­ne: la puri­fi­ca­tion du corps, tem­ple de l’e­sprit, devait être tota­le, « d’un ori­fi­ce à l’au­tre » expli­quait le poè­te.
Qu’en est-il aujour­d’­hui dans notre épo­que laï­ci­san­te et néo-puritaine… en un mot néo-gnostique? Le sexe était l’a­pex de tous les vices, le zénith et le nadir du péché le plus com­mun et le plus humain et donc éga­le­ment le plus con­ta­gieux et le plus impur: l’u­ni­que remè­de était l’ab­sti­nen­ce ou “plu­tôt que de brû­ler”, de se marier, com­me disait Saint Paul.  Si le sexe por­tait en lui le ger­me du péché et de la dis­so­lu­tion tant que nous étions chré­tiens, aujour­d’­hui que nous ne pou­vons plus nous dire chré­tiens, la peur du “virus” a pris la pla­ce de la peur du péché: le sexe « tran­smet des mala­dies » de sor­te qu’au­jour­d’­hui com­me hier, il reste « sale » et « infect » et donc poten­tiel­le­ment vec­teur de mort. Sur le plan sym­bo­li­que et con­cret, la ter­reur de la con­ta­mi­na­tion vira­le a rem­pla­cé l’hor­reur de l’im­pu­re­té mora­le. Si l’on se défen­dait autre­fois de l’im­pu­re­té par la cha­ste­té, aujour­d’­hui il n’e­xi­ste con­tre la con­ta­mi­na­tion vira­le qu’u­ne seu­le défen­se appa­rem­ment con­crè­te et bien plus sym­bo­li­que qu’il n’y para­ît: le con­dom. Une cha­ste­té subli­mée.

Comme l’af­fir­me notam­ment l’an­th­ro­po­lo­gue Piero Camporesi, le pré­ser­va­tif, mal­gré sa sécu­ri­té rela­ti­ve, a rem­pla­cé la cul­pa­bi­li­té chré­tien­ne. La « sécu­ri­té » du rap­port devient l’anti-péché, l’ac­te péni­ten­tiel et l’ab­so­lu­tion pré­ven­ti­ve. Le sexe est ren­du « cha­ste » par cet­te mem­bra­ne iso­lan­te qui pré­ser­ve du con­tact direct avec l’im­pu­re­té. Puisque le vrai péché du notre temps c’e­st la mala­die, la tran­smis­sion du virus com­me autre­fois on “tran­smet­tait” le péché par des actes de cor­rup­tion qui se voya­ient éga­le­ment sur le corps et le décom­po­sa­ient.  La mala­die phy­si­que pou­vait en effet être à une cer­tai­ne épo­que con­si­dé­rée com­me une con­sé­quen­ce phy­sio­lo­gi­que de la mala­die mora­le.
Le con­dom est le remè­de à la renon­cia­tion au sexe, l’u­ni­que systè­me d’im­mu­ni­sa­tion de la con­cu­pi­scen­ce et du virus déva­sta­teur qui lui est asso­cié, un peu com­me le maria­ge était autre­fois le remè­de aux feux de l’en­fer. Le con­dom rend le sexe sté­ri­le, il en neu­tra­li­se sym­bo­li­que­ment le ger­me de vie qui por­te en lui celui de la mort, qui était aupa­ra­vant ren­du iner­te par l’ab­sti­nen­ce sexuel­le. De la sor­te, il assu­me tous les attri­bu­ts de la cha­ste­té et de l’a­scè­se, de l’é­lé­va­tion et de la ver­tu scru­pu­leu­se qui pré­ser­ve et absout celui qui la pra­ti­que et celui qui la reçoit. Le pré­ser­va­tif a sub­sti­tué au plan sym­bo­li­que et incon­scient la san­té du corps à cel­le san­té de l’â­me, sanc­ti­fiant la pre­miè­re en sacri­fiant la secon­de.

Du bien au bien-être

careme-8

Le bien-être a pris la pla­ce de ce qui était bien La pré­ven­tion cel­le de la sain­te­té. L’entraînement phy­si­que cel­le de l’e­xer­ci­ce de la ver­tu, la dié­té­ti­que cel­le du jeû­ne, l’ob­ses­sion con­tre les grais­ses cel­le des absti­nen­ces ali­men­tai­res.  La vian­de sacrée, déli­ce entre tous, sym­bo­le de la per­pé­tua­tion de la vie de laquel­le l’on s’ab­ste­nait par péni­ten­ce com­me l’on s’ab­stient d’un plai­sir a fait pla­ce au végé­ta­ri­sme à la mode qui s’e­st mué en une for­me de répul­sion: la vian­de devient la mani­fe­sta­tion du cada­vre et de la putré­fac­tion qu’il faut fuir com­me l’on fuit de l’i­dée même de la mort que l’on se refu­se à accep­ter.
C’est le refus de l’im­per­ma­nen­ce iné­vi­ta­ble, impri­mée dans la chair de l’hom­me du péché ori­gi­nel dont le sou­ve­nir a été effa­cé et dont l’ef­fa­ce­ment se trou­ve à la sour­ce de tous les désé­qui­li­bres.  Après tout, l’im­per­ma­nen­ce, la souf­fran­ce, la vieil­les­se et la mort ne nous apparaissent-elles pas incom­pré­hen­si­bles et inac­cep­ta­bles?  On divi­ni­se le corps et on le déshu­ma­ni­se en l’em­bau­mant pour le con­ser­ver, on l’oint de bau­mes mira­cles, on lui injec­te des éli­xirs de jeu­nes­se éter­nel­le juste­ment pour masquer et exor­ci­ser les affres de cet­te mort laten­te exha­lée cha­que jour un peu plus par tous ses pores qui sen­tent venir la décré­pi­tu­de. C’est ain­si que le rituel du régi­me de prin­temps pour pou­voir « entrer à nou­veau dans son mail­lot » pen­dant les mois d’é­té a pris la pla­ce de la nour­ri­tu­re mai­gre du carê­me en atten­te de Pâques.

Il s’a­git d’un retour à une for­me de néo-gnosticisme qui aurait la même rigueur mora­li­ste et la même intran­si­gean­ce que le puri­ta­ni­sme cal­vi­ni­ste. Mais en paral­lè­le à cet hédo­ni­sme de mas­se nous assi­stons logi­que­ment et para­do­xa­le­ment à une guer­re schi­zo­ph­ré­ni­que inces­san­te et mora­li­ste con­tre le plai­sir: la nour­ri­tu­re, les grais­ses, le tabac et l’al­cool.  Seul le sexe appa­raît com­me lici­te et même for­te­ment con­seil­lé pour autant qu’il soit « pro­té­gé » et sté­ri­le, sans con­tact. Cette ver­sion a pris la pla­ce du sexe “con­ju­gal et fécond” du chri­stia­ni­sme. Sur tout cela pla­ne le spec­tre de la mort, pré­ci­sé­ment au moment où l’on se refu­se à l’i­dée même de la mort.

Il ne s’a­git de rien moins qu’un ren­ver­se­ment sym­bo­li­que et con­cret de la mora­le chré­tien­ne. Une nou­vel­le mora­le pri­vée de signes et de sens, pri­vée de l’a­spect intem­po­rel et rem­pli de pré­ten­tions mon­dai­nes qui nous est à nou­veau infli­gée, désa­cra­li­sée et sécu­la­ri­sée, ren­ver­sée et vidée de sa sub­stan­ce avec une agres­si­vi­té, une into­lé­ran­ce et un fana­ti­sme incon­nu des géné­ra­tions chré­tien­nes. Un tel achar­ne­ment n’é­tait cou­tu­mier que des popu­la­tions puri­tai­nes et cal­vi­ni­stes d’au­tre­fois juste­ment par­ce qu’el­les éta­ient pri­vées de cet­te sou­pa­pe de sécu­ri­té qu’é­tait sacre­ment de la péni­ten­ce.  Car ne c’é­tait pas par amour de Dieu qu’el­les pra­ti­qua­ient et s’a­strei­gna­ient à de tel­les règles infle­xi­bles mais bien par peur de Dieu et par peur de l’o­pi­nion des autres.  Cette vox popu­li plus mora­li­san­te que les mora­li­stes prend peu a peu la pla­ce du juste­ment de Dieu et ne con­naît plus que deux types de per­son­nes: les purs et les impurs. Cela alors que le catho­li­ci­sme, lui, ne recon­nais­sait qu’u­ne seu­le caté­go­rie: les pêcheurs. Les impurs d’au­jour­d’­hui, les parias du règne sont avant tous les gros, véri­ta­bles dam­nés de cet­te éden obses­sion­nel et gno­sti­que. La grais­se nous appa­raît com­me l’on­guent de la mort alors qu’il y a à pei­ne quel­ques années, c’é­tait la mai­greur qui pré­fi­gu­rait la mort: cet­te « fau­cheu­se » n’était-elle pas tou­jours repré­sen­tée com­me un spec­tre sque­let­ti­que, pri­vée de grais­se et de chair à part quel­ques lam­beaux gri­sâ­tres et des­sé­chés? La vie s’en était allée en empor­tant le pré­cieux tré­sor de grais­se qui lui don­nait for­me et appa­ren­ce humai­ne.

Comment à pré­sent con­clu­re cet­te lon­gue réfle­xion cen­trée sur la grais­se et le carê­me? J’ai pre­sque envie de dire qu’au­jour­d’­hui, la véri­ta­ble péni­ten­ce à respec­ter en cet­te pério­de de carê­me serait non pas l’ab­sti­nen­ce du gras mais l’ab­sti­nen­ce du mai­gre. L’unique puri­fi­ca­tion pos­si­ble dans ce mon­de néo-gnostique de mas­se obsé­dé par le corps et la mai­greur, c’e­st d’en­grais­ser en carê­me non pas par plai­sir égoï­ste mais pour l’a­mour de Dieu.

Par Antonio Margheriti, d’après un arti­cle ori­gi­nal en ita­lien tra­duit et publié avec l’au­to­ri­sa­tion de l’auteur.

Share Button